L’historien Jacques Julliard, qui vient de publier L’Esprit du peuple, critique sans détour les orientations du socialisme d’aujourd’hui.


Causeur. Dans le divorce entre la gauche et les classes populaires dont vous faites la chronique désenchantée, la question de l’immigration est-elle le principal sujet de conflit ?

Jacques Julliard. L’un des principaux, en tous cas. Depuis quarante ans, comme à la fin du XIXe siècle, mais à une échelle bien supérieure, les classes populaires ont l’impression, à tort ou à raison, que les immigrés prennent en partie leur travail. Avec de surcroît une pression sur l’habitat, on est arrivé au résultat que décrit Christophe Guilluy : concentration des immigrés dans certains quartiers, généralement populaires, formation d’une France périphérique qui se sent oubliée et exclue du système politique. Or, même s’ils sont « discriminés », comme on dit maintenant, beaucoup d’immigrés peuvent – comme le prolétariat ouvrier du passé – avoir l’impression de faire partie du jeu politique. En revanche, beaucoup de membres des classes populaires – ouvriers, employés, artisans, commerçants – ont l’impression de disparaître sans laisser de traces ni d’adresse.

Il y aurait donc deux classes populaires : « immigrés » et « périphériques »…

Incontestablement. Comme les Français périphériques n’ont pas vraiment de porte-paroles, ils reprochent implicitement à la gauche d’avoir choisi un nouveau prolétariat au détriment de l’ancien. D’où leur vote en faveur du Front national. Malgré certaines velléités de résistance du Parti communiste, qui n’occupe plus qu’une place marginale, le sentiment d’exclusion culturelle précède même celui d’exclusion économique. Au fond, aussi longtemps qu’il n’était exclu qu’économiquement, le prolétariat acceptait sa condition tout en la combattant. Maintenant qu’il est exclu culturellement, il la supporte beaucoup moins.

La gauche est mal à l’aise avec la question de la nation

Pourquoi la gauche a-t-elle choisi l’immigré aux dépens du « petit Blanc » ?

Les socialistes français éprouvent une mauvaise conscience coloniale vis-à-vis des immigrés, en particulier maghrébins et surtout algériens. Cela n’explique pas tout, mais le complexe Guy Mollet reste ancré dans le subconscient des socialistes. Et en vertu d’un phénomène classique en psychologie, ils ont surcompensé en affichant leur préoccupation pour le sort des immigrés, ce qui ne veut pas dire que celui-ci se soit formidablement amélioré… C’est tout de même chez les immigrés qu’il y a la plus forte proportion de chômeurs ! Consciemment, la gauche veut aussi être fidèle à son héritage marxiste en inventant un nouveau prolétariat. À ceci près que Marx ne voulait pas entendre parler du sous-prolétariat – le fameux lumpenprolétariat – ou d’un prolétariat de rechange. Quand il dirigeait la CFDT, Edmond Maire a été le premier à dire : « On ne peut pas réduire le prolétariat français à la vieille classe ouvrière, il y a aussi les immigrés, les chômeurs, les différents exclus… »

Dès l’origine, le camp des Lumières postule l’existence d’un homme universel. La gauche croit-elle toutes les cultures miscibles dans l’internationalisme ?

Il peut y avoir de cela. La gauche est mal à l’aise avec la question de la nation depuis un certain temps. C’est assez curieux parce que la synthèse de Jaurès, entre le patriotisme, l’attachement à la nation et l’internationalisme, avait permis à la gauche de dépasser la contradiction interne du nationalisme. Aujourd’hui, la crainte de faire le jeu du nationalisme de droite a détourné une partie de la gauche du patriotisme lui-même.

La gauche n’a pas attendu de gouverner la France (1981-1986, 1988-1993, 1993-1997) pour s’imposer idéologiquement durant les Trente Glorieuses. À l’époque, sur quels ressorts s’appuyait-elle ?

Après-guerre, la gauche s’est développée avec la volonté légitime de moderniser la France. Pendant que l’Assemblée nationale n’était qu’un théâtre d’ombres, entre les syndicats, l’administration, les hauts fonctionnaires et un patronat intelligent, il y a eu grâce au Plan une sorte de « shadow cabinet » de la Ve République. Les cadres du Club Jean Moulin comme Simon Nora ou François Bloch-Lainé n’étaient pas seulement des technocrates, mais de vrais patriotes issus des rangs de la Résistance. Avec la chute de l’Union soviétique et le triomphe de la mondialisation, cette période a pris fin et il en est resté une coupure profonde entre la gauche du progrès technique et la gauche de la justice sociale, autrefois alliées. Aujourd’hui, la gauche se divise en gros entre les tenants du progrès, héritiers du courant PS-CFDT, qui entendent créer de la richesse avant de la redistribuer, et l’extrême gauche de l’axe PC-CGT qui se dit : « Si on arrive au pouvoir, il faut vite redistribuer parce qu’on n’y restera pas longtemps ! »

On ne peut pas dire que Hollande ait été « immigrationniste »

Aussi divergentes soient-elles, ces deux gauches s’accordent à voir dans l’immigration une chance pour la France et dans sa remise en cause l’expression de pulsions xénophobes, voire racistes.

C’est surtout vrai de la gauche intellectuelle. On ne peut pas dire que Hollande ait été « immigrationniste ». Pendant la crise des migrants, alors qu’Angela Merkel a perdu des plumes en accueillant 1 million d’immigrés, le gouvernement Hollande a freiné des quatre fers ! Et pour cause : 80 % des Français, sinon davantage, pensent que l’immigration pose des problèmes d’intégration. Seule une minorité d’extrême gauche, qui rejoint ici le patronat, répète mécaniquement que l’immigration est une chance et ne pose absolument aucun problème. Quant à moi, je pense que l’immigration peut constituer une chance, peut être une nécessité, à condition que l’intégration soit assurée.

Peut-être, mais cette minorité est surreprésentée dans les médias où on pense spontanément que l’immigration est un bienfait et la société multiculturelle un progrès.

Mais on peut parfaitement concevoir une société multiethnique qui ne soit pas une simple juxtaposition de communautés ! Cela s’appelle

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Décembre 2017 - #52

Article extrait du Magazine Causeur

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