Benyamin Netanyahou est dans une mauvaise passe. Il doit faire face à l’épidémie de coronavirus, tout en composant avec son procès et le projet d’annexion d’une partie de la Cisjordanie.  Pendant ce temps, au nord, le Liban s’embrase et s’enfonce dans la faillite. Le professeur de relations internationales à l’université de Tel Aviv Emmanuel Navon livre son éclairage sur la situation régionale. Entretien.


 

Daoud Boughezala. Globalement, comment jugez-vous la gestion de l’épidémie de Covid par le gouvernement Netanyahou ?

Emmanuel Navon. Il y a eu deux phases. Au début de la crise, au mois de mars, il s’agissait encore du gouvernement sortant. Netanyahou était aux commandes, après avoir beaucoup centralisé le pouvoir, en écartant les ministres et en centralisant le processus décisionnaire autour des directeurs de cabinets, de son cabinet personnel et du conseiller à la sécurité nationale. Cette méthode s’est révélée efficace.

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Puis le gouvernement de coalition a été formé au mois de mai. A ce moment-là, Netanyahou a dû distribuer de nouveaux ministères et donner aux nouveaux ministres un véritable pouvoir. Cela a beaucoup décentralisé le processus décisionnaire et Netanyahou a cessé de se focaliser à 100% sur la crise du Corona au profit d’autres sujets : l’annexion des blocs d’implantations de Judée-Samarie et la gestion de son procès. La conjonction de ces facteurs fait que la deuxième vague de l’épidémie a été mal gérée.

Qu’auriez-vous souhaitez de différent dans la gestion de la deuxième vague ?

Le déconfinement fin mai a été beaucoup trop rapide et pas suffisamment mesuré. Au mois de juin, une fois le nouveau gouvernement nommé, des décisions contradictoires ont été prises de façon incohérente. Cela dénote un manque de centralisation et de coordination entre les différents décideurs.

Si on en croit le gouvernement israélien, l’annexion d’une partie de la Cisjordanie, initialement prévue le 1er juillet dernier, a été reportée à cause de la crise sanitaire. Y croyez-vous ?

Si vous voulez croire les hommes politiques, c’est à vos risques et périls. Lorsque Netanyahou a soulevé la question de l’annexion au mois de juin, c’est parce que l’accord de coalition avec Bleu & Blanc prévoyait le déclenchement du processus d’annexion à partir du 1er juillet. Il ne s’est évidemment rien passé depuis.

Devant l’opposition d’une partie de ses alliés internationaux, Netanyahou aurait-il renoncé à cette annexion ?

Ce ne sont pas les pression internationales qui l’ont fait reculer. L’annexion était un slogan électoral, et aujourd’hui l’administration Trump a autre chose à penser. Netanyahou est un homme politique talentueux qui parle plus qu’il n’agit. Il ne compte pas avancer sur le dossier de l’annexion. Du moins pas avant les élections au mois de novembre aux Etats-Unis, pour savoir ce qui l’attend à Washington.

Le Premier ministre israélien scrute peut-être aussi la réaction de ses partenaires arabes. Ces dernières années, sa diplomatie semble avoir porté ses fruits, notamment en direction de plusieurs pays arabes du Golfe coalisés contre l’Iran. Annexer des blocs de colonies, ne serait-ce pas empêcher de facto la création d’un Etat palestiniens et s’aliéner ces fragiles alliés ?

Non, car le plan Trump, rédigé par Jared Kushner, prévoit un Etat palestinien démilitarisé sur à peu près 70% de la Cisjordanie, moyennant des échanges territoriaux avec Israël. Le plan Kushner est un plan détaillé de plusieurs dizaines de pages prévoyant un Etat palestinien démilitarisé qui cesserait de payer les familles de terroristes.

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Ce règlement entrerait dans le cadre d’un package deal avec les Etats arabes sunnites du Golfe menés par l’Arabie Saoudite. C’est pourquoi Jared Kushner ne voulait pas qu’il y ait d’annexion avant des négociations régionales avec les pays arabes du Golfe.

Un autre voisin d’Israël se trouve aujourd’hui en grande difficulté : le Liban. La situation de faillite du pays risque-t-elle d’exacerber les tensions avec Israël ?

Non. Ce n’est pas la préoccupation actuelle du Liban. C’est un pays qui a aujourd’hui de très grandes difficultés économiques, mais c’est surtout un pays virtuel avec un Etat dans l’Etat. Ce n’est pas nouveau, mais de plus en plus ces dernières années avec le renforcement de l’axe Iran-Assad-Hezbollah, le gouvernement libanais ne contrôle que très partiellement la situation. Le Hezbollah contrôle plus ou moins le pays avec ses quelque 150 000 missiles dirigés vers Israël. S’ajoute une crise économique qui ne cesse de s’approfondir. Bref, la dernière chose dont le Liban a besoin, c’est d’un nouvel affrontement avec Israël.

Y-a-t-il un risque que le Liban, étant soumis à des sanctions notamment à cause du Hezbollah, ouvre un nouveau front pour récupérer des ressources économiques, notamment du gaz ?

Non, car les ressources gazières d’Israël se situent essentiellement à la frontière sud du pays, en coopération avec Chypre et la Grèce. Il y a certes un petit différend sur des ressources à la frontière maritime entre le Liban et Israël, mais c’est marginal. Pour le Liban, le prix économique d’une guerre avec Israël serait bien pire que quelques mètres cube de gaz récupérés.

 

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