Bombarder ou accepter la bombe : tel est le cruel dilemme posé par l’interminable crise déclenchée par le programme nucléaire iranien. Chaque jour apportant son lot de déclarations fracassantes ou de nouvelles révélations, réelles ou supposées, chacun peut se croire très informé sur le dossier. Bien entendu, il n’en est rien. Les non-initiés n’ont accès qu’à des données partielles, plus ou moins manipulées − ce qui ne signifie pas nécessairement truquées − et souvent très techniques. Dans ce labyrinthe de secrets-défense, d’enjeux stratégiques majeurs, de coups tordus et de technologies de pointe, le moyen de se faire une idée, voire une opinion, consiste à dresser une « check-list » intellectuelle des bonnes questions, certaines accompagnées de réponses plus ou moins hésitantes, d’autres laissées ouvertes.

Commençons par le plus simple : « L’Iran a-t-il un projet nucléaire militaire ? » L’interrogation est légitime ne serait-ce que parce que les premiers concernés, les dirigeants iraniens, nient formellement toute dimension militaire de leur programme. Cependant, tous les indices concordent pour prouver le contraire. Cette question simple appelle donc une réponse simple : oui, l’Iran s’emploie à se doter d’une capacité nucléaire militaire et, en soutenant le contraire, ses leaders mentent.
De ce premier constat découle une deuxième question : « L’Iran, puissance nucléaire, et alors ? » Pourquoi les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, la Grande-Bretagne, l’Inde, le Pakistan et Israël en auraient-ils le droit, et pas l’Iran ?
Signalons d’abord que l’Iran, membre de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) a signé le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), s’engageant ainsi à renoncer à l’arme atomique. Mais au-delà de l’aspect juridique, par ailleurs crucial car il légitime l’action d’une partie de la « communauté internationale » contre le régime des mollahs, il faut élargir la vieille question juive à l’humanité : « La bombe iranienne, c’est bon pour nous ? »
Pour y répondre, il faut s’interroger sur la nature du régime, sa stabilité, sa rationalité et sa stratégie, ainsi que sur sa capacité à prévenir des accidents et à empêcher que ses armes nucléaires tombent dans d’autres mains. Imaginons, par exemple, ce que serait la situation aujourd’hui en Syrie si les capacités nucléaires du régime n’avaient pas été neutralisées en 2007 (par Israël). Il faut également se demander si l’Iran, à l’image d’Israël, a besoin de l’arme atomique comme assurance-vie ultime ou si, comme en Corée du Nord, elle est le moyen d’assurer le maintien au pouvoir des actuels dirigeants. Il s’agit enfin de mesurer les conséquences de la nucléarisation de l’Iran sur les autres puissances de la région, Arabie saoudite et Égypte notamment. Dans son discours aux ambassadeurs, le président de la République a d’ailleurs évoqué les « peurs légitimes qu’une telle prolifération peut inspirer » et estimé que « les réactions légitimes préventives qu’elle peut provoquer menacent directement la paix ».

À ce stade, certains seront parvenus à la conclusion qu’il n’y a aucune raison sérieuse d’interdire à l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire. Ils peuvent arrêter là leur lecture. Si l’on pense en revanche que la bombe iranienne constituerait une menace pour la région, voire pour la planète entière − opinion partagée par les chancelleries moyen-orientales et occidentales −, reste à élucider le point crucial : « Comment l’empêcher ? »
Le scénario idéal − y compris pour certains Iraniens − serait une version persane du « Printemps arabe » qui installerait à Téhéran un gouvernement démocratique capable de rassurer la communauté internationale. En attendant qu’il se réalise, il existe un large consensus sur le fait que le recours à la force doit être l’option de la dernière chance, une fois épuisées toutes les autres possibilités, de la négociation à la guerre secrète en passant par la pression économique. La négociation serait évidemment préférable, mais compte tenu des bénéfices stratégiques considérables que les Iraniens peuvent espérer tirer de leur accession au statut de puissance nucléaire, il faudrait leur proposer une forte contrepartie ou, à tout le moins, créer un rapport de force favorable. Pour compliquer les choses, le temps joue pour les Iraniens. Attendre trop longtemps reviendrait à prendre la décision d’accepter un Iran nucléaire sans pour autant assumer cette décision.

À l’évidence, les principaux pays occidentaux sont aujourd’hui pleinement conscients de ces contraintes. Aussi plusieurs services de renseignements, américains et israéliens en tête, mènent-ils une vaste opération clandestine avec un double objectif : parvenir à une évaluation précise du projet iranien et le ralentir le plus possible. On ne dispose que de bribes d’informations sur les résultats engrangés par ces efforts, mais les déclarations récentes de hauts responsables dans les deux pays semblent indiquer que les Iraniens sont très proches du point de non-retour nucléaire, autrement dit que l’option militaire sera bientôt la seule disponible.

Quant aux éventuelles modalités d’une telle opération, il est particulièrement difficile de se faire une idée. À supposer que la filière nucléaire iranienne puisse être sérieusement entamée par une action militaire, ce qui ne va pas de soi, il faut se demander, pour évaluer la pertinence d’une opération nécessairement risquée, en combien de temps les Iraniens retrouveraient leurs capacités. Il s’agit aussi d’évaluer l’ampleur des probables représailles ainsi que les répercussions d’une intervention sur la région et le reste du monde.
L’équation comporte un si grand nombre d’inconnues qu’il est presque impossible, au final, pour les simples observateurs, de savoir avec certitude ce qui est préférable, de la bombe ou du bombardement. En effet, qu’ils soient iraniens, israéliens, américains ou européens, les participants de cette gigantesque partie de poker ont évidemment tout intérêt à tromper l’adversaire et, par la même occasion, leurs peuples respectifs. On leur pardonnera volontiers cette nécessaire désinformation. Pour peu qu’ils prennent les bonnes décisions.

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