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Incorrigible Autriche

Incorrigible Autriche
Barbara Rosenkranz.
Barbara Rosenkranz
Barbara Rosenkranz.

Ce n’est pas parce que nous sommes, en ce 8 mars féministe, devant notre ordinateur pour nourrir le moloch qui avale des tonnes de papiers pour la plus grande gloire d’Elisabeth Lévy, que nous allons nous priver du plaisir d’habiller une dame pour cet hiver exceptionnellement rude.

Je viens de faire sa connaissance à Vienne, en Autriche, où m’avait dépêché l’excellente revue Politique internationale.

Elle s’appelle Barbara Rosenkranz. Je préviens tout de suite ceux qui arrêteraient là leur lecture, en maugréant que je vais encore les bassiner avec des histoires de Juifs, qu’ils peuvent se dispenser de cliquer trop vite.

Mme Rosenkranz est une Autrichienne dont on ne peut discerner aucune ascendance non aryenne dans un arbre généalogique plongeant ses racines dans les terres de cette Basse-Autriche danubienne et rurale. Elle vient de déclarer sa candidature à l’élection présidentielle de son pays, le 25 avril prochain, contre le sortant, le social-démocrate Heinz Fischer. Elle est candidate au nom du FPOe, le parti d’extrême droite xénophobe naguère dirigé par feu Jörg Haider.

Les chrétiens-démocrates, qui participent au gouvernement dirigé par le socialiste Werner Faymann ne présentent pas de candidat, car les sondages ne leur laissent aucun espoir face au sortant.

Barbara Rosenkranz est donc la seule personnalité politique non folklorique à défier Fischer. Elle n’a quasiment aucune chance d’être élue, à moins d’un séisme politique, car le socle électoral de son parti (moins de 20%) est insuffisant pour lui faire espérer une victoire.

En revanche, elle vise à rassembler le maximum de mécontents de la situation actuelle, et ils sont nombreux dans un pays touché comme les autres par la crise économique, et travaillé par des angoisses sécuritaires de tous ordres. De plus elle a reçu le soutien du principal quotidien autrichien, le tabloïd Kronenzeitung (1 million d’exemplaires vendus pour un pays de 10 millions d’habitants), dont le propriétaire, Hans Dichand (88 ans) est un anti-européen viscéral et un pourfendeur de la politique d’immigration, jugée par lui trop laxiste, de l’actuel gouvernement.

Barbara Rosenkranz, née en 1958, ne peut être soupçonnée, comme le fut jadis Kurt Waldheim d’avoir été membre du parti nazi dans sa jeunesse. Elle doit cela à ce que le chancelier allemand Helmut Kohl appelait “la grâce de la naissance tardive”. L’Autriche n’est pas, comme l’Allemagne, passée par la dure acceptation d’un passé monstrueux, et s’est longtemps proclamée “première victime du nazisme”, en dépit de la participation enthousiaste de la majorité de la population à l’aventure hitlérienne, et au rôle éminent de quelques Autrichiens dans la nomenklatura nazie, à commencer par le Führer lui-même…

Barbara Rosenkranz appartient, idéologiquement à ce que l’on appelle là-bas les “Kellernazis” (les nazis des caves), qui ont perpétué, jusqu’à aujourd’hui la célébration des vertus du IIIe Reich dans des cercles privés, des confréries étudiantes, des associations de vétérans de la Deuxième Guerre mondiale. Le parti « libéral » (FPOe) a été le réceptacle politique de cette mouvance, sous l’œil bienveillant d’un Bruno Kreisky qui comptait sur ce parti pour empêcher le retour au pouvoir des chrétien-démocrates de l’OeVP.

Comment se comporte un ou une nazi(e) des caves ? Dans le cas de Barbara Rosenkranz, c’est d’abord d’être une mère de dix enfants (chapeau !) dont chacun et chacune d’entre eux sont dotés d’un prénom issu de la mythologie germanique. Pourquoi pas après tout ? Les Odin, Wolf, Gudrun ou Hiltrud n’ont pas vocation à envahir la Pologne chaque fois qu’ils écoutent du Wagner. Mais ce sont là des signaux que s’envoient les nostalgiques du Grand Reich sans tenir des propos publics qui pourraient leur valoir des ennuis judiciaires. Les « fêtes du solstice » sont aussi très prisées dans ces milieux, qui les préfèrent aux célébrations catholiques classiques. Enfin, chaque année, le grand bal des corporations étudiantes (dont certaines pratiquent encore le duel au sabre) est le grand rassemblement, dans le Hofburg (ancien palais impérial) de la jeunesse de cette mouvance.

Les premières déclarations de Barbara Rosenkranz comme candidate ont provoqué le scandale. Elle s’est prononcée pour un assouplissement de la loi de 1945 interdisant les activités nazies ou néo-nazies. Interrogée sur ses positions vis à vis des négationnistes de la Shoah, dont certains sont des amis de son époux, elle a répondu : “J’ai, sur ce sujet, l’information d’une Autrichienne qui a fréquenté l’école entre 1964 et 1976.” Comme l’enseignement de la Shoah ne faisait pas partie des programmes scolaires autrichiens à l’époque, l’interprétation de la réponse de Mme Rosenkranz laisse ouverte toutes les hypothèses concernant ses convictions en la matière.

Ces propos ont fait tellement de bruit que le patron du Kronenzeitung lui a demandé de les rectifier sans tarder. Barbara a alors concédé qu’elle ne doutait pas de l’existence des chambres à gaz, sans toutefois préciser qu’elle était également persuadée qu’elles avaient servi à ce que l’on sait…

L’effet Rosenkrantz s’est déjà fait sentir sur la campagne de son concurrent socialiste : ce dernier s’est cru obligé d’adresser une lettre aux associations de réfugiés des Sudètes, nombreux en Autriche pour leur dire qu’à son avis les décrets Benes de 1945 étaient une injustice, et qu’il allait, au sein de l’Union européenne œuvrer pour que ces réfugiés puissent obtenir des compensations.

À part ça, l’Autriche est un pays merveilleux peuplé, aussi, de gens cultivés, bons vivants et tolérants. Demain, c’est le 9 mars, et c’est tant mieux.


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