Je dis « opus » et non « film » — car il s’agit bien plus d’un objet que d’un film, même si ledit objet emprunte la voie (la voix ? après tout, tout commence par une voix off sur fond d’écran noir) cinématographique.

Oui, une œuvre d’art bien plus qu’un film.

Ce Bien qui ne voit pas le Mal

Le plus luthérien (ou le plus janséniste, après tout, ce n’est pas tout à fait un hasard si on accusa jadis les copains de Pascal de tentations protestantes et de fuite dans la prédestination) des cinéastes danois a encore frappé. Après un film en deux parties assez peu convaincant — même si le masochisme raconté dans Nymphomaniac 2, dans la droite ligne de la culpabilité magnifiquement établie dans les 10 premières minutes d’Antichrist, est autrement réaliste que celui de Fifty shades of Grey —, Lars van Trier revient à son obsession fondamentale, déjà sensible dans Breaking the waves : dire le Mal.

Du coup, « Jack » a laissé perplexes quelques critiques. Les mêmes qui jadis avaient condamné véhémentement le très beau Apt Pupil, magnifique adaptation d’une novella de Stephen King par Bryan Singer (ah, Télérama pour l’éternité !).

En fait, le Bien, tel qu’il dégueule des médias et des organismes de gauche, a bien du mal à caractériser le Mal. C’est qu’il est le Bien par idéologie — hors sol, dirait Hannah Arendt — et non par métaphysique. Et le film de Lars von Trier est essentiellement transcendance.

Mais il l’est à travers des images immanentes sanguinaires et mal pensantes : comme l’ont remarqué les belles âmes, ce sont essentiellement des femmes que l’on tue ici, et Uma Thurman joue tellement bien la bobo demeurée que l’on attend avec impatience et accueille avec gourmandise le moment où Matt Dillon (sidérant) lui défoncera le crâne à coups de cric : il le fait pour nous tous. Tais-toi donc, imbécile !

Béni soit qui mal y pense !

C’est que le Mal, dans sa représentation, est notre part maudite, comme disait Bataille. Celle qui reste ordinairement engloutie en deçà du Sur-moi. Le Bien s’étale avec impunité, le Mal est refoulé, ramené à la rhétorique incertaine des rêves…

Mais pas ici. Ici, il se raconte avec une sorte d’ingénuité. Il ne cherche pas à se justifier : il est une donnée. Il est.

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Le dernier film qui m’a procuré cette sensation, c’est Salò, le film de Pasolini que j’ai vu à sa sortie en 1976 (dans l’unique salle de la Pagode, aujourd’hui disparue). Où pendant la projection des grappes de spectateurs quittaient la salle — surtout des groupes d’hommes venus en bande voir le dernier opus du Maître, et qui ne soutenaient pas l’image que le Maestro tout récemment assassiné leur renvoyait d’eux-mêmes. Comme disait Barthes à l’époque, ce qui faisait de Salò un film éminemment sadien, c’est qu’il était « absolument irrécupérable ».

Il y a d’ailleurs vers la fin un plan sur le visage de Matt Dillon, à demi englouti sous une cagoule rouge de pénitent diabolique, qui fait immédiatement penser à cette image de Pasolini se…

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