Chômage et insécurité rythment le quotidien des habitants de ce département français niché entre l’Atlantique et l’Amazonie.


Agressé par une bande à coups de couteau en rentrant dans son hôtel, une adolescente de 15 ans braquée en pleine rue, meurtre d’un homme de 91 ans retrouvé ligoté chez lui, tentative de braquage pour un scooter, tentative de braquage à main armée dans une boulangerie, un jeune homme tire dans la tête de son rival à « Chicago » (surnom d’un quartier chaud de Cayenne). Non, ces titres de presse n’émanent pas du site internet « Fdesouche » mais du quotidien « France-Guyane ». Et ce n’est pas fini : les gendarmes chassés du quartier de l’Anse à Kourou, opération commando avec plus de 100 gendarmes mobilisés vendredi soir à « Bagdad » (oui, c’est encore le surnom d’un quartier guyanais), un quadragénaire tué par arme blanche près du marché de Cayenne, l’église du Bon Pasteur (Saint-Laurent-du-Maroni) cambriolée et saccagée la nuit de la Toussaint. Loin d’être exhaustive, cette liste d’exactions rythme le quotidien de nos concitoyens guyanais.

17,2 homicides pour 100 000 habitants

En mars et avril 2017, beaucoup sont descendus dans la rue. Au menu de la grogne, l’amélioration des services de santé et la lutte contre l’orpaillage illégal. Mais surtout, la lutte contre l’immigration illégale et contre l’insécurité, notamment sous l’égide du collectif des « 500 frères contre la délinquance ». En Guyane, département de 260 000 habitants, le taux d’homicides est, en effet, de 17,2 pour 100 000 habitants, contre 1,2 pour 100 000 habitants en France métropolitaine. Un taux qui défriserait presque ceux de certaines villes latino-américaines. Une Brésilienne rencontrée à Macapa, au nord du pays de Jair Bolsonaro, et ayant vécu un an à Cayenne, m’a même confié que la capitale de la Guyane française était pour elle encore plus dangereuse que Belem, l’une des métropoles les plus violentes au monde.

Comparaison n’est pas raison. Reste que la terre de Felix Eboué réunit tous les ingrédients du cocktail explosif : un taux de chômage de 22 %, autant qu’en Côte d’Ivoire, par exemple, et un taux similaire au RSA. Un PIB par habitant de 16 057 euros (contre 32 736 euros en Métropole), et un taux de pauvreté de 44,3 %, soit près de la moitié de la population vivotant avec moins de 500 euros par mois. Au-delà des chiffres, une simple flânerie dans la capitale guyanaise permet de constater la précarité de nombreux logis et le désœuvrement d’une bonne partie de la jeunesse guyanaise, sans perspective d’avenir. Idem à Saint-Laurent-du-Maroni, où certains quartiers rappellent les bidonvilles du Nanterre des années 1960, et où l’on m’a recommandé d’arrêter de prendre des jeunes gens en auto-stop afin d’éviter des déconvenues.

La moitié des Guyanais de moins de 25 ans au chômage

En janvier dernier, Marie-Laure Phinera Hortz, maire de Cayenne, a fait une déclaration jugée « fracassante » par la chaîne de télévision Guyane la 1ère. Afin de lutter contre l’insécurité, elle a suggéré de faire voter une loi limitant le nombre de naissances. L’information ayant été étouffée par les autres médias, le buzz local envisagé par l’élu n’a pas eu lieu. Reste que la dame n’a fait qu’exprimer ce que de nombreux guyanais déplorent : le développement économique et social de la petite France équatoriale ne peut pas suivre son actuel baby-boom.

Prenons l’exemple de mon garagiste. Ce quarantenaire sympathique, honnête et (très) travailleur, m’a confié être l’heureux papa de vingt enfants (pas moin), dix vivant au Surinam, et l’autre dizaine chez lui, à Saint-Laurent-du-Maroni. Mon garagiste n’est pas un cas isolé : depuis quelques années, la croissance démographique de Saint-Laurent-du-Maroni (4,3 % par an en 2014) serait supérieure à celle du Niger ou de l’Angola…  Au rythme actuel, sa population pourrait passer de 50 000 actuellement à 140 000 en 2030, selon l’Insee. Si l’institut voit juste ou presque, c’est peu dire qu’il y a du pain sur la planche pour intégrer tous ces jeunes à venir. Actuellement, la moitié des Guyanais de moins de 25 ans est au chômage. Et l’aéroport d’Orly est déjà chaque jour submergé par des mules en provenance de Guyane…

Se droguer sous les yeux des policiers

Certes, malgré son insécurité, le Saint-Laurent-du-Maroni actuel n’a rien à voir avec le coupe-gorge des années 1920 décrit par Albert Londres (dans Au bagne, une bonne et instructive lecture). Mais pouvoir y croiser en pleine journée un pauvre hère prendre sa pipe de crack dans le centre-ville au vu de tous, gendarmes inclus, qui plus est avenue Felix Eboué, est-ce acceptable en territoire français ? Toutes les bouches entendues l’affirment, la Guyane a beaucoup changé ces dernières décennies. ll y a trente ans, on pouvait s’y promener tranquillement le soir sans craindre de se faire braquer, on n’avait pas besoin de fermer sa porte à double tour pour dormir sereinement, on n’avait pas de barreaux aux fenêtres – comme c’est maintenant le cas de la majorité des maisons guyanaises – pour tenter d’empêcher les fréquents cambriolages, l’ambiance générale y était beaucoup plus paisible. Un colonel de gendarmerie assure dans France-Guyane qu’ « il n’y a pas de zone de non-droit » en Guyane. Serait-ce par souci de ne pas effrayer les touristes ou les fonctionnaires (enseignants de gauche ou robustes gendarmes) venant de Métropole ?

En Guyane aussi, des territoires ont été perdus par la République. A Cayenne, à Saint-Laurent-du-Maroni, à Kourou, pour ne citer que les « grandes » villes. L’expulsion des gendarmes d’un quartier de Kourou n’est qu’un exemple parmi d’autres du point de tensions sociales qui y sévit depuis des années. Le département-région a un taux de croissance correct, certes, mais son économie est fort dépendante du secteur public. Un territoire sous perfusion. Si rien n’est vraiment entrepris sur le plan économique (en facilitant la création d’entreprises, notamment), social et sécuritaire, le pays des fusées Ariane n’a aucune chance de décoller. Bien au contraire…

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