Pour s’excuser de ne pas venir chercher son prix au festival de Cannes en 2010, Jean-Luc Godard expliqua qu’il avait « un problème de type grec ». Personne n’a jamais vraiment su ce qu’il entendait par là, mais le mot est resté fameux. Aujourd’hui nous avons tous « un problème de type grec ». Car l’arrivée au pouvoir de la gauche syriziste va mettre la politique européenne au pied du mur.

Premier hypothèse, Syriza parvient à remettre en cause un certain nombre de dogmes libéraux qui sont attachés à la politique européenne : le libre-échange intégral et son corollaire la précarisation des salaires, la baisse des investissements publics et la privatisation des services publics, la déflation et la décroissance, la dérégulation financière  et son rejeton la concentration des revenus et des capitaux entre quelques mains… Si Syriza atteint ces objectifs et si on le laisse faire au niveau de la Commission européenne, alors oui, on pourra dire que les dogmes libéraux ne sont pas intrinsèquement liés aux institutions et à la politique européennes.

Deuxième hypothèse, Syriza se voit opposer une fin de non-recevoir par la Commission sur tous les volets de sa politique. On saura alors ce qu’il en est de la souveraineté démocratique et de la capacité d’un peuple à choisir son destin. On entendra sans doute encore Christophe Barbier appeler à mettre la Grèce sous tutelle. Dans cette hypothèse, il sera intéressant d’évaluer le ton employé par la Commission : sera-t-elle conseillère et bienveillante ? Sourde et intransigeante ? Menaçante et humiliante ? On saura ainsi si les institutions qui sont censées nous représenter constituent en fait une instance démocratique, un comité technocratique, ou un imperium autocratique. La question est d’importance.

Troisième hypothèse, Syriza négocie un compromis avec la Commission. En échange du déblocage d’un certain nombre de milliards pour subvenir aux besoins les plus urgents du peuple grec au bord de l’asphyxie, Syriza renonce à contester les dogmes libéraux. On peut déjà entrevoir que cette hypothèse est la plus probable : Syriza a fait savoir qu’il ne veut pas quitter la zone euro (sans dire pourquoi) et donc indique par là qu’il se soumettra de facto à ses principes les plus fondamentaux. Il sera intéressant là aussi de voir jusqu’où Syriza va manger son chapeau et comment ses dirigeants s’installeront confortablement dans le cercle des élites gouvernantes européennes.

L’issue de ces trois hypothèses sera éclairante pour comprendre dans quel monde politique nous vivons. Est-il possible en Europe de remettre en cause les dogmes libéraux, est-il possible de proposer une alternative à des règles supposées sacrosaintes et presque naturellement évidentes ? Rappelons-en quelques unes qu’elles soient explicites dans les traités ou implicites dans la pratique :

•          Le Tarif Extérieur Commun pourtant prévu par le traité de Rome pour protéger les produits européens de produits dumpés socialement n’est plus en pratique. Il est même prévu d’étendre la libre circulation de tout avec tout.

•          Les services publics gérés par l’Etat doivent être réduits à leur plus strict minimum dans tous les pays de l’union.

•          La tranche marginale d’imposition des revenus ne doit pas excéder 40 % (là où elle était en France à 80% sous de Gaulle et à 90% aux USA sous Nixon)

•          L’inflation doit être la plus basse possible, au risque de provoquer de la déflation

•          L’Europe doit aller vers une intégration de plus en plus forte avec les USA, au plan économique avec la signature du Tafta, au plan militaire avec le renforcement des structures de l’Otan.

Si la Grèce parvient à tailler quelques brèches dans ce mur patiemment construit par les technocrates européens et tous ceux qui les appuient depuis trente ans, alors nos pays pourront reprendre goût à la politique et sortir du marasme civilisationnel dans lesquels ils s’enfoncent. Si la Grèce syriziste est obligée de reculer et si on voit se déchaîner contre elle tous les suppôts du parti du renoncement, alors nous saurons tous que nous « avons un problème de type grec ». Autant dire un problème avec la démocratie.

 *Photo : wikicommons.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Xavier Théry
travaille dans un grand groupe de communication.
Lire la suite