La Grèce et l’Espagne ont en commun d’avoir souffert des rigueurs de la dictature militaire avant de rejoindre, au cours des années 1980, la Communauté Économique Européenne. À Athènes et Madrid, la crise économique a entraîné un chômage de masse, sur le point de rebattre les cartes de la politique : des partis issus de la gauche radicale sont en passe d’y imposer la renégociation des dettes, une politique keynésienne de relance et le retour de la souveraineté nationale.

Tout semble donc lier indéfectiblement Grèce et Espagne. Jusqu’aux visages de ceux qui incarnent le changement aux yeux de la presse internationale : deux jeunes leaders à peine quadras, le nouveau Premier ministre grec Alexis Tsipras et son possible futur homologue espagnol Pablo Iglesias. Sous leur direction, entend-t-on déjà, l’Europe du Sud connaîtra un nouveau printemps des peuples.

Or, malgré les apparences, Syriza et Podemos sont deux mouvements aux histoires, aux structures et aux stratégies opposées. Syriza, dont le nom signifie « coalition radicale de gauche », est une alliance politique dont la forme juridique actuelle ne remonte qu’à juin 2012. Une dizaine de mouvement se sont alors fédérés afin de profiter au mieux du mode de scrutin proportionnel qui désavantage les petites formations.

On l’a vu sur les places d’Athènes, même si elle vient de s’allier avec les cousins grecs de Dupont-Aignan, Syriza est fière de son ancrage à gauche et son triomphe actuel sonne comme une belle revanche sur les années de clandestinité puis d’opposition au bipartisme.

En Espagne, bien au contraire, les chefs de Podemos, refusent toute référence au clivage cadre droite-gauche. Pablo Iglesias le rappelle au cours de chacune de ses interventions, y compris dans le dernier entretien qu’il a accordé à El País. Et Enrique Viaña, professeur d’économie appliquée, n’hésite pas à décrire Podemos comme « un parti dirigé par des ex-marxistes qui organise rapidement la petite bourgeoisie prolétarisée et le prolétariat le plus pauvre » saignés par la crise.

C’est en  agrégeant ces différentes catégories sociales que Podemos a créé la surprise aux élections européennes du printemps 2014. Très logiquement, ce mouvement abhorre les syndicats, les partis politiques traditionnels et toute idée de coalition électorale, désignée en espagnol par la dédaigneuse formule « sopa de siglas » (« soupe de sigles »). À Podemos, on se garde bien de promouvoir l’hégémonie de la classe ouvrière. C’est à ce prix que les Espagnols placent Podemos en tête des sondages, dans la perspective des élections générales de l’automne 2015.

Quoiqu’ils n’aient que quelques années d’écart, Iglesias et Tsipras ont suivi des parcours bien distincts. Le Grec a très tôt été un grand leader étudiant, avant de mener une campagne aux municipales et de se faire élire député, tandis que l’Espagnol ne peut se prévaloir qu’un court passage aux Jeunesses communistes. Pablo Iglesias, l’homme à la queue de cheval est un universitaire seulement influencé par les expériences étatiques des gouvernements les plus à gauche d’Amérique latine. Ceci étant, Podemos n’est inscrit dans aucune instance politique internationale, contrairement à Syriza qui appartient au Parti de la Gauche européenne.

Si l’on voulait trouver un équivalent espagnol à Syriza, c’est plutôt du côté d’Izquierda Unida (IU, « Gauche Unie ») qu’il faudrait tourner le regard. Héritière du Parti communiste espagnol, IU est elle aussi une coalition partisane. Deux jours avant la victoire d’Alexis Tsipras, la vieille garde du parti désignait comme chef de file Alberto Garzón, plus jeune député espagnol. Au plus fort de la crise, IU a intégré l’obligation de renouveler son personnel. Mais le jeune député est efficace, et il tonne déjà. Dès le lendemain des élections grecques, depuis Athènes, où il avait été convié avec toute la gauche radicale européenne, il a très vivement dénoncé la stratégie de cavalier seul que Podemos mène depuis des semaines en refusant toute alliance électorale.

L’année 2015 sera jalonnée de rendez-vous électoraux cruciaux pour la gauche de la gauche européenne. Pour y voir clair, il faut lire Luis Ramiro, universitaire spécialiste de la gauche espagnole : « Podemos ressemble davantage au mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo » qu’à Syriza. Et même si Pablo Iglesias se montre – pour l’instant – bien moins autoritaire que le leader populiste italien, l’établissement de « loyautés personnelles dans les organisations où la charge idéologique est légère » ne peut qu’inquiéter la gauche radicale classique. Non, décidément, Podemos et Syriza n’ont rien des frères jumeaux que l’on nous décrit hâtivement.

*Photo : Luigi Mistrulli/SIPA. 00702571_000010.

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