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“Gens du voyage” en Haute-Savoie: ça déménage!

“Gens du voyage” en Haute-Savoie: ça déménage!
Occupation illégale d'un terrain par des "gens du voyage" en Haute-Savoie, août 2017. Photo: Loïc Hervé

La multiplication des campements illégaux de forains issus de la “communauté des gens du voyage” a provoqué un ras-le-bol général dans les alpages de Haute-Savoie. Les étés chauds ne sont plus le monopole des ZUP.


La vie estivale de la Haute-Savoie, telle qu’elle se reflète dans les médias locaux et nationaux est, d’ordinaire, un mélange d’idylle montagnarde et lacustre à l’usage des nombreux vacanciers venant y séjourner et de récits horribles d’accidents mortels d’alpinistes, mêmes expérimentés, de randonneurs souvent imprudents, de pratiquants de sports extrêmes comme le parapente ou le Base jump, victimes de leur passion. En cet été 2017, un autre sujet récurrent, naguère relégué en brève dans les pages locales, est venu s’imposer parmi les grands classiques des chroniques de l’été : les affrontements répétés entre les populations locales et des groupes de gens du voyage, essentiellement Manouches, Sinti et Roms bien français (rien à voir avec les Roms des Balkans présents dans les grandes villes de France).

Haute-Savoie, Terre promise

Ces heurts, qui n’ont eu, pour l’instant et heureusement, d’autres conséquences que quelques bleus et contusions pour les protagonistes, se produisent à l’occasion d’occupations illégales de terrains publics et privés par des groupes de caravanes de gens du voyage cherchant un endroit pour passer un été tranquille, avec l’espoir d’y exercer avec profit leurs activités traditionnelles : ferraillage, travaux d’entretien des habitations, services divers comme l’affûtage des outils et le rempaillage des sièges. D’année en année, leur nombre s’accroît, car ils trouvent dans le secteur une météo qui convient à leur mode de vie (ni trop humide ni trop chaude) et un environnement économique favorable à leurs affaires. Alors que les artisans de la place ont désormais pris l’habitude, comme leurs confrères urbains, des congés d’été et des destinations lointaines, de nombreux propriétaires de résidences secondaires, souvent aisés et âgés, ont besoin de services d’entretien de leur maison et de jardinage, ainsi que de petits travaux d’extérieur et d’intérieur. Et bien sûr, on ne peut pas exclure quelques activités moins légales…

Aux « gens du voyage » au sens administratif, c’est-à-dire aux citoyens français ou étrangers titulaires d’un titre de séjour mais ne disposant d’aucun domicile fixe, s’ajoutent des personnes et des familles sédentarisées qui reprennent leur ancien mode de vie pendant l’été, comme les commerçants forains sur les marchés de Haute-Savoie, quand leur clientèle citadine, de Paris ou de Lyon, est montée prendre le bon air. Mais, en plus de ces migrants économiques temporaires, il faut compter avec les participants des rassemblements religieux organisés par des obédiences chrétiennes évangélistes spécialisées dans la conquête spirituelle de ces catégories de la population, dont la plus importante est Vie et Lumière, qui revendique plus de cent mille fidèles en France. Ainsi, la Haute-Savoie est-elle devenue une destination vedette pour les diverses composantes des descendants de tribus venues d’Inde dans des temps très anciens, mais qui ont préservé leur mode de vie et leur langue en dépit de toutes les pressions exercées sur elles pour qu’elles s’assimilent.

Au grand dam de la Haute-Savoie

Qu’une minorité de ces « nomades autoentrepreneurs » se livrent à des activités plus délictueuses que le traditionnel business au black arrondissant le RSA est attesté par la rubrique justice des journaux régionaux, qui font régulièrement état de condamnations d’individus « issus de la communauté des gens du voyage ». Cela ne justifie pas, bien sûr, que l’ancestral amalgame des gitans de toutes obédiences à des voleurs de poules et autres kidnappeurs d’enfants se perpétue ad infinitum, mais allez expliquer cela à votre voisin qui découvre, en arrivant début août dans son pimpant chalet récemment rénové, que les chenaux et gouttières en cuivre qui faisaient sa fierté ont été démontés pour être échangés contre de la monnaie chez un ferrailleur marron !

De même, l’agriculteur qui avait réservé un pré pour y parquer à l’automne ses génisses laitières de race abondance, montées pour l’été en alpage, est-il moyennement sensible aux exposés historiques et anthropologiques que l’on peut lui dispenser au sujet des gens qui viennent de traiter sa terre à la manière d’Attila et de confondre son champ de maïs attenant avec des toilettes publiques, vu qu’on y est à l’abri des regards indiscrets.

Au final, il peut arriver que le maire d’une petite commune, fier de son nouveau terrain de sport, pour lequel il a ramé comme une bête pour soutirer des subventions à l’État, à la région et au département – qui sont de plus en plus radins – « pète les plombs » et rassemble quelques-uns de ses concitoyens pour tenter d’expulser les intrus en caravane qui labourent le champ de foot, piquent l’eau à la borne d’incendie et se branchent sur l’électricité communale en forçant les boîtiers. Nos amis gens du voyage rigolent, car ils savent bien que le maire rouge de colère sera condamné s’il ne suit pas la voie légale pour les faire déguerpir. Or, il n’a pas échappé aux occupants que les pouvoirs publics, en ces temps de serrage de ceinture, y regardent à deux fois avant de mobiliser un escadron de gendarmerie mobile et les moyens adéquats pour expulser quelques dizaines de caravanes d’un terrain communal (coût moyen : 40 000 euros par intervention). Et ils savent qu’ils disposent d’un délai tout à fait raisonnable (de dix à quinze jours) avant de décamper pour chercher un autre squat de plein air ailleurs.

Pas de médiatrice!

Tous les exemples rapportés ici ne sont pas des fantasmes de suppôts du Front national, mais des faits bien réels qui ont été constatés dans la région d’Annecy, de Thonon, de Saint-Julien-en-Genevois et de Bonneville. Jusqu’à cette année 2017, ces incidents, dont la Haute-Savoie n’avait d’ailleurs pas le monopole, étaient restés dans les limites des traditionnelles frictions entre sédentaires et forains, et les autorités administratives locales étaient parvenues à en limiter les effets sur l’opinion publique, en calmant les esprits, de part et d’autre, et en bricolant des compromis destinés à maintenir la paix civile jusqu’à la fin de l’été. Établie en 2000 par le gouvernement Jospin et mise en œuvre par le ministre Louis Besson, un Savoyard, la législation obligeant les collectivités locales de plus de 5 000 habitants à aménager des aires de stationnement équipées de commodités (eau, électricité, sanitaires) réservées aux gens du voyage sur tout le territoire national avait été appliquée très correctement en Haute-Savoie, terroir légaliste si l’en est. Dans d’autres régions, notamment en Paca, les élus traînent les pieds sous la pression de leurs électeurs, sensibles aux sirènes du FN. En dépit des difficultés topographiques – en Haute-Savoie les terrains plats aptes à recevoir de lourdes caravanes sont rares –, le quota d’aires dites « de grand passage » (pouvant accueillir des groupes de plus de deux cents caravanes) et « de passage » (jusqu’à cinquante caravanes) était quasiment respecté, en dépit des grincements de dents de certains élus locaux qui cherchaient par tous les moyens à refiler le mistigri aux voisins.

La préfecture, le conseil départemental et l’Association des maires de Haute-Savoie se sont cependant entendus pour nommer et financer un médiateur, afin d’éviter les malentendus et aplanir les conflits entre les municipalités et les diverses catégories d’utilisateurs des installations mises à la disposition des nomades. Ce dernier, un haut fonctionnaire à la retraite familier de la problématique, tient à préserver son anonymat. Selon lui, nombre d’élus locaux ne possèdent pas les codes permettant de négocier avec ces groupes : « Ce n’est pas la peine, par exemple, d’envoyer l’adjointe chargée des espaces verts pour essayer de faire partir des groupes ayant investi un terrain municipal sans autorisation, car le statut des femmes dans leur tradition ne les prépare pas à discuter sur un pied d’égalité avec elles. »

L’institution de ce médiateur a certes facilité la régulation des grands rassemblements de gens du voyage : le « grand passage » (principalement organisés par les évangélistes), dont chaque groupe suit un pasteur qui est le seul habilité à désigner les familles participant aux rassemblements, d’une durée maximum de quinze jours dans chaque département. Mais comme la demande est plus importante que les places disponibles, cela crée aussi des frustrations, les groupes auxquels l’accueil a été refusé venant alors rejoindre les rangs des occupants sauvages de terrains alentour. Le ras-le-bol des paysans s’est manifesté cette année de manière spectaculaire : fin juillet, le centre départemental des Jeunes agriculteurs a barré des routes à plusieurs reprises lorsqu’on annonçait l’arrivée de groupes importants de gens du voyage. Certains sont même allés jusqu’à arroser de lisier les véhicules des occupants illégaux de terrains privés.

Partenaires officieux du Front national ?

Dans ce contexte, les parlementaires de Haute-Savoie ne pouvaient faire autrement que de porter à la Chambre des députés et au Sénat les préoccupations de leurs électeurs. Du reste, ils le font depuis 2009, date à laquelle la droite a raflé tous les sièges du département. En juin dernier, ces derniers, quatre députés sur six, ont été élus sous l’étiquette Macron. Ils tirent la sonnette d’alarme à Paris, par des questions orales aux ministres et des propositions de loi visant à durcir la répression des occupations illégales et à accélérer la mise en œuvre des expulsions. La dernière en date est un projet de loi rédigé par un jeune sénateur, Loïc Hervé (UDI), un pur produit de cette démocratie chrétienne qui fut jadis dominante dans ce terroir de Contre-Réforme, où le catholicisme social était comme un poisson dans l’eau, ou plus exactement comme un chamois dans les rochers. « J’estime que cette affaire des gens du voyage est la cause principale des gros scores du FN dans certaines parties du département, notamment dans les secteurs ruraux, affirme-t-il. Je ne suis pas de ces élus qui vont manifester avec leur écharpe tricolore avec les paysans qui veulent chasser les gens du voyage. Cela, c’est de la pure démagogie. Mais je suis bien conscient que la législation actuelle ne répond pas aux défis auxquels nous sommes confrontés : les amendes pour occupation illicite sont trop peu élevées et, lorsqu’elles sont infligées par les tribunaux, difficiles, sinon impossibles à récupérer. Ma proposition de loi vise à raccourcir les délais entre une décision d’expulsion et sa mise en œuvre, et à faire payer sur-le-champ les amendes par les délinquants, en immobilisant leurs véhicules jusqu’à ce qu’ils se soient acquittés de celles-ci. Il faut aussi durcir les sanctions en cas de récidive. » À la différence de ses collègues Républicains, il assortit le volet répressif de ses propositions législatives de mesures destinées à favoriser la scolarisation des enfants des gens du voyage, dont l’assiduité scolaire laisse pour le moins à désirer.

La question à cent mille euros reste néanmoins celle-ci : les mesures envisagées pour réguler la présence estivale des gens du voyage dans notre belle Haute-Savoie seront-elles suffisantes pour qu’en 2018 un calme olympien, sinon jupitérien, règne dans le Faucigny, le Chablais et le Genevois, ces « pays » particulièrement touchés par ce problème ? Peut-on préserver l’ordre public et, « en même temps », montrer que la France est exemplaire dans le sort fait à des minorités qui ont subi au cours des siècles des discriminations et des violences inouïes, comme leur extermination programmée par les nazis et leurs auxiliaires vichystes ? Il est permis d’en douter, car ce problème de migration temporaire est, à son échelle, comparable à celui des vagues de migrants du Moyen-Orient déferlant sur l’Europe ces dernières années : nos amis gens du voyage ne sont pas très enthousiastes à l’idée de passer l’été en Creuse ou dans les Ardennes, où les attendent pourtant des aires d’accueil prévues par la loi. On en devine aisément la raison !

Il faudrait, pour éliminer les frictions, que la Haute-Savoie double voire triple les aires d’accueil réservées par rapport aux normes définies à l’échelle nationale. Ni la géographie ni l’état d’esprit de la majorité de la population ne permettraient un tel gonflement des capacités d’accueil. Entre la politique des bras grands ouverts prônée par quelques groupes gauchistes actifs en Haute-Savoie et le tout répressif souhaité par certains élus locaux et nationaux, la voie est étroite. Heureusement, les montagnards ont le sens de l’équilibre.

Septembre 2017 - #49

Article extrait du Magazine Causeur


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