Rétrospectivement, Madrid aurait eu, sans doute, un intérêt tactique à mieux cadrer la démarche catalane, sur le modèle britannique éprouvé en Écosse. En restant maître du calendrier, des modalités d’organisation et de la question posée, le gouvernement espagnol avait toutes ses chances d’infliger une défaite à la région catalane. La campagne électorale aurait pu ressouder le PP et le PSOE et mettre à nue les rivalités des partis indépendantistes. Mais, anticiper ce mouvement, à première vue inarrêtable, était un pari très risqué. Un coup de poker susceptible d’amorcer le démantèlement du pays.

Au lieu de cela, on assiste à une espèce de plébiscite de carnaval, consécutif à un coup de force parlementaire. Un 18 brumaire qui aurait raté. Urnes opaques, taux de participation suspect, bureaux de vote transformés en QG de campagne, le tout emballé d’un résultat à faire rougir la démocratie zimbabwéenne.

Mariano Rajoy, champion d’Espagne

Madrid a donc gagné la partie? Certes les coups de matraque font mauvais genre. Face à une foule rompue aux postures victimaires, Mariano Rajoy a perdu la bataille des images et enfilé de bonne grâce le costume du méchant. Le Royaume de Cervantès a réveillé les vieilles rancœurs de la guerre civile et de la dictature franquiste. Certains remontent jusqu’à la répression de Philippe V, petit-fils de Louis XIV et aïeul de l’actuel chef de la maison des Bourbons d’Espagne.

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Pourtant, Madrid conserve le soutien de Bruxelles et brandit la légitimité du droit, argument capital dans nos sociétés judiciarisées. Jean-Claude Juncker ne reconnaît pas la votation de Carles Puigdemont, bien que le soutien de l’Union européenne fut le seul espoir des séparatistes. Aucune nation, sauf peut-être le Venezuela, ne reconnaîtra cette République catalane autoproclamée. Aucun pays n’offrira de médiation, sauf peut-être Cuba. Barcelone est marginalisée. La Generalitat glisse dans une fuite en avant qui la place à la merci de l’extrême gauche. La grève générale devrait finir de couper la majorité silencieuse de ce mouvement qui se voulait à l’origine civique et populaire et qui pourrait finir en crise économique et en tutelle administrative. Barcelone recentralisée comme jamais depuis Madrid.

Mariano Rajoy, initialement fragilisé par un Parlement morcelé, apparaît en ultime défenseur de l’unité du pays. Sa fermeté et sa détermination à ne rien lâcher aux séparatistes lui valent déjà l’estime de ses électeurs. Désarmées, l’émeute et la sédition finissent toujours par renforcer le parti de l’ordre. Les « Mossos d’Esquadra », la police catalane, n’ont osé se confronter, ni aux forces de Madrid ni aux factieux. Leur abstention condamnait d’avance le plébiscite catalan. Le Premier ministre, natif de Saint-Jacques-de-Compostelle, pourrait bien se muer en sauveur de la vieille Espagne, après plusieurs années de gestion assez terne du pays.

La nation, stop ou encore?

Pourquoi ce soutien de la nation espagnole? Alors que Barcelone n’a pas fini de panser les plaies des attentats islamistes du mois d’août, la question identitaire des régionalistes apparaît décalée, hors de propos. L’Espagne, et toute l’Europe avec elle, doit-elle se diviser un peu plus, tandis que l’ennemi est déjà dans nos murs? Les attaques de la gare Saint-Charles de Marseille interpellent à nouveau. Indépendantistes régionalistes et communautaristes islamistes, quoique idéologiquement opposés, ne sont-ils pas deux adversaires des institutions nationales?

Il est vrai que les Catalans sont désireux de renouer avec une identité collective. Et les États européens ont, depuis trop longtemps, renoncé à eux-mêmes. Ils ont cru devoir s’effacer et offrir en échange une identité de papier, compromise dans une bureaucratie de la transparence et de la libre concurrence. La répression castillane serait beaucoup plus grave si elle ne se prolongeait pas d’un sursaut national. Les fiertés catalanes méprisées par les nations européennes et l’Espagne ne feraient que différer sa disparition.

Soit les nations se réapproprient leurs identités collectives et se portent garantes de l’équilibre européen. Soit elles sombrent dans une balkanisation communautaire et régionale.

 

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