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La fin d’un cycle historique

La fin d’un cycle historique
Meeting d'Hillary Clinton à Miami, 1er mars 2016
Donald Trump François Fillon Hillary Clinton
Meeting d'Hillary Clinton à Miami, 1er mars 2016

L’hégémonie du gauchisme culturel est en décomposition. L’élection de Donald Trump en est l’un des symptômes les plus manifestes, tout comme la montée de l’extrême droite et de ce qu’on appelle le « populisme » en Europe. Une chanson révolutionnaire de ma jeunesse m’est revenue en mémoire à cette occasion : « Et gare à la revanche quand tous les pauvres s’y mettront ! » En réalité, ce qui se passe n’a rien de comparable avec les couches populaires et le mouvement ouvrier d’antan, et ne me réjouit pas. Les discours et les orientations de Trump m’effraient, et la « revanche» en question peut déboucher sur tout et n’importe quoi. Un cycle historique se termine dans le chaos et l’angoisse de ce qui peut advenir en France, en Europe et dans le monde.

Une victoire en trompe-l’œil

Il en va de même de la victoire de François Fillon aux primaires de la droite : la contestation du politiquement correct de gauche en matière de mœurs et de multiculturalisme, d’islamisme et d’immigration, sa volonté manifeste de restaurer l’autorité de l’État font plaisir, mais au-delà ? Son projet des plus libéraux consiste en une cure drastique d’austérité qui aura des effets d’aubaine pour le patronat. Il a toutes les chances de renforcer les fractures et d’entraîner un chaos social encore plus grand. De fait, la droite s’est, elle aussi, coupée des couches populaires et l’adaptation sacrificielle à la mondialisation, avec comme contrepartie les promesses hypothétiques en matière d’emplois, ne peut qu’aggraver le phénomène. Quant aux rapports qu’il entend renouer avec la Russie en la remettant dans le giron de l’Europe dans le contexte d’un retrait américain et d’une Union européenne mal en point, je n’en attends rien de bon au regard des ambitions de Poutine, sur lesquelles beaucoup continuent de se faire des illusions. C’est cet assemblage en un seul bloc indissociable, d’une claire volonté de rupture avec la doxa idéologique et culturelle, d’une sorte de « grand soir » libéral et d’un rapprochement problématique avec Poutine qui ne me convient pas. Rien ne nous oblige à choisir un camp en avalant toutes les couleuvres qu’il entend nous servir.[access capability=”lire_inedits”]

« Cela fait toujours plaisir, mais cela ne suffit pas… »

S’il est une chose qui procure vraiment satisfaction, c’est le début de la fin de l’hégémonie du « politiquement correct » de gauche qui a régné en maître depuis les années 1980. Causeur est un journal qui dans ce domaine ne s’en est jamais laissé compter, et il existe une entente complice de ses lecteurs (dont je suis), qui en ont assez de la bêtise, du sectarisme, des invectives à répétition, de la police de la pensée et de la parole, des journalistes qui s’affichent comme des rebelles tout en ânonnant la nouvelle langue de caoutchouc sur la « richesse de la diversité », l’ « ouverture », le « bien vivre-ensemble » et la « fraternité universelle »… Cela fait des années qu’on les combat et qu’on s’en moque comme il se doit.

Il faudrait pouvoir recenser tous les reductio ad Hitlerum et les qualificatifs appliqués à tous ceux qui ne sont pas rentrés dans le moule : « beauf », « ringard », « réactionnaire », « fasciste » ou « néofasciste », « rouge-brun », « populiste », « raciste », « xénophobe », « islamophobe », « homophobe », « europhobe »… J’en passe et des meilleurs : après avoir accusé le roman Soumission de Houellebecq de « chauffer la place de Marine Le Pen au café de Flore»[1. Laurent Joffrin, “Le Pen au Flore”, Libération, 3 et 4 janvier 2015], l’inénarrable Laurent Joffrin écrit tout bonnement que François Fillon peut devenir un « Tariq Ramadan de sacristie»[2. Laurent Joffrin, “Sacristie”, Libération, 21 novembre 2016]… À vrai dire, ce genre de littérature n’intéresse plus grand monde en dehors d’un petit milieu de gauche, « à l’intérieur du périphérique » – pour reprendre une expression de François Fillon, qui a désormais acquis le statut d’un nouveau diable après que Nicolas Sarkozy a quitté la scène.

Si l’hégémonie de cette gauche bête et sectaire est battue en brèche, nous n’en sommes pas débarrassés pour autant. Elle voit bien que le monde lui échappe et se montre incapable d’en comprendre les raisons. Dans ces conditions, sa crispation identitaire et son agressivité envers les opposants risquent bien de se renforcer. Il faut donc s’attendre à une campagne du genre : « Au secours, la droite revient ! », accompagnée de nouvelles dénonciations des anciens et nouveaux « réactionnaires », avec amalgames en tout genre… Mal en point, la bulle politique et médiatique de gauche peut rejouer indéfiniment le même scénario de la diabolisation. On comprend, dans ces conditions, l’envie renouvelée de lui porter des coups. Une question mérite cependant d’être posée : ne donne-t-on pas beaucoup trop d’importance à un milieu qui est le seul à croire qu’il est le centre du monde ?

La critique du « politiquement correct de gauche » est utile mais il faut se garder de tomber dans une sorte de réactivité primaire qui finit par se nourrir de ce qu’elle dénonce et par tourner en rond. Il m’est arrivé de parler d’une « gauche ragnagna… » qui ne sait que râler et dénoncer à tour de bras. Cette posture n’est pas l’apanage d’un camp et elle ne permet pas de comprendre comment ce « politiquement correct » a pu s’installer si facilement.

Le mouvement vient de loin, et il faut essayer de comprendre le paradoxe d’une contre-culture et de sa dynamique de transgression qui se sont muées en un nouveau conformisme structurant l’air du temps. Certains voient en Mai 68 le triomphe d’une « gauche américaine », d’autres règlent des comptes générationnels avec les « soixante-huitards » qui seraient responsables de tous nos maux. Ces derniers ne sont pourtant pas à l’origine de la fin des Trente Glorieuses, du chômage de masse, de l’islamisme… À droite et à l’extrême droite, les formulations du genre « en finir avec » ou « liquider Mai 68 » font florès avec un esprit de revanche prononcé et l’illusion d’un retour possible en arrière.

De telles formulations n’ont littéralement pas de sens : on ne peut « liquider » un événement historique de cette ampleur. De plus, on ne saurait oublier ses effets bénéfiques au regard d’une époque marquée par un moralisme hypocrite en matière de mœurs, par le statut d’infériorité de la femme, le manque d’autonomie de la société face à un État gaullien autoritaire et hautain, les cloisonnements et les bureaucraties sclérosées… Dans ce sens, Mai 68 peut être considéré comme un événement multiforme comportant une dimension de catharsis et de libération, dans un pays qui s’était transformé à grande vitesse dans la période des Trente Glorieuses.

Cependant, on ne saurait confondre l’événement lui-même avec ce que j’ai appelé son « héritage impossible » – un rejet de la morale, de l’autorité, des hiérarchies et des institutions assimilées à la domination et à l’aliénation, l’autonomie de l’individu et de la société érigée en absolu, un règlement de compte avec sa propre histoire et son héritage politique et culturel, un « rousseauisme » qui postule que l’être humain est naturellement bon, le mal venant des conditions sociales, de la domination des riches et des puissants…

Résultat, la seconde moitié des années 1970 et les années 1980 du siècle dernier me paraissent avoir été décisives dans un processus de décomposition culturelle qui, conjuguée au chômage de masse, a produit de puissants effets de déstructuration.

On ne comprend pas cette évolution si on fait l’impasse sur l’échec du gauchisme révolutionnaire sous les coups de boutoir de l’antitotalitarisme. Cet échec est une bonne chose, sauf que beaucoup d’« ex » n’ont rien compris à ce qui leur arrivait. Recyclés au sein du parti socialiste et dans le journalisme, ils ont conservé les mêmes structures mentales binaires, sectaires et moralisantes, tout en changeant de « sujet historique », passant de la défense du prolétariat à celle des « jeunes », des « immigrés » et du « black, blanc beur ». Cette reconversion est l’une des origines de la figure du journaliste militant, sermonneur de la « majorité silencieuse », justicier et délateur.

Le gauchisme institutionnalisé

L’autre phénomène concomitant est la montée du gauchisme dans le domaine des mœurs et de la culture. La flambée provocatrice et transgressive du début a cédé la place à un courant pour lequel la transformation de la société devait se faire par une « révolution culturelle » en douceur accordant une importance première aux nouvelles générations. C’est précisément ce qui est advenu.

Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, ce gauchisme recomposé va se trouver institutionnalisé et acquérir une légitimité et des leviers d’influence sans précédent. Le gauchisme culturel s’érige alors en nouvelle doxa : antiracisme de nouvelle génération à tendance ethnique et communautaire, histoire revisitée à l’aune pénitentielle, écologie punitive, féministes et homosexuels transformés en ayants droit, sans oublier le pédagogisme libertaire, la provocation comme nouvelle marque de distinction, l’art contemporain devenu art officiel… Le rapport à la sexualité, à la nature, à l’histoire, l’éducation libertaire des enfants, le « festif » deviennent ainsi des marqueurs permettant de distinguer le « camp du progrès » et celui de la « réaction ». Avec le chômage de masse, ce gauchisme institutionnalisé va largement contribuer à la rupture entre les couches populaires et la gauche.

Aujourd’hui, cette fuite en avant ne peut plus masquer le vide de la pensée et de la doctrine. La gauche peut continuer à faire comme si, il n’est pas sûr qu’elle se relève un jour. La question existentielle de l’« identité de la gauche » intéresse de moins en moins de monde, notamment parmi les jeunes.

Le bouleversement du terreau éducatif et de l’école a abouti à la formation d’un nouveau type d’individu historiquement déculturé et autocentré pour lequel le relativisme et le multiculturalisme semblent aller de soi. Le fondamentalisme et le terrorisme islamistes ont partiellement remis en question le pacifisme et l’angélisme de ce nouvel individualisme propre aux sociétés démocratiques qui voulaient oublier que l’Histoire est tragique. Certes, il y a une claire volonté d’en finir avec le politiquement correct qui sévit depuis plus de trente ans. Mais la question de ce qui nous définit comme nation et comme civilisation reste, pour le moins, problématique.

Dans cette situation confuse, il importe de savoir ce à quoi nous tenons dans l’héritage qui nous a été transmis, tant bien que mal, à travers les générations. Personne ne fera ce travail de discernement et de transmission à notre place. Ne suivons pas les mouvements de balanciers d’une société qui ne sait plus d’où elle vient ni où elle va. La liberté de l’esprit n’appartient pas à un camp, et il s’agit de la défendre, d’où que viennent les attaques contre elle. [/access]

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Sociologue, président du club Politique Autrement. Derniers ouvrages parus : La Fin du village. Une histoire française, Gallimard, 2012. La Gauche à l’épreuve 1968-2011, Perrin, 2011.

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