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Ma France Inter à moi

Ma France Inter à moi

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Il existe à Paris un monde enchanté. Une petite planète ronde appelée France Inter et préservée des fracas du monde ou, en tout cas, de l’un de ses plus déplorables, la « droitisation » de la France. La vie y est simple, il y a des gentils et des méchants. On les reconnaît facilement. Les gentils lisent Mediapart, les méchants Valeurs actuelles[1. La première blague de Charline Vanhoenacker dont je me souvienne c’est : « Aujourd’hui, j’ai marché sur une bouse. C’était Valeurs actuelles. . Soyons juste, il lui arrive d’être plus drôle.]. Les gentils sont Mariage pour tous, les méchants Manifs pour tous. (Faites gaffe c’est le même sigle, mais les gentils portent des cuirs, les méchants des lodens, les temps changent.) Les gentils rigolent avec Charline, les méchants avec Bigard. Les gentils préparent l’avenir. Les méchants rêvent du passé. Les gentils aiment l’Autre, les méchants aiment les frontières – j’ai l’air de blaguer, mais j’ai vraiment entendu une journaliste d’Inter parler, comme s’il s’agissait d’une catégorie homologuée, de « la France qui n’aime pas l’Autre ». Et je crois bien que j’étais dedans.

Il y a longtemps, presque tout le monde, à l’extérieur, pensait la même chose que les habitants de la planète ronde. Et puis, tout est allé de travers, mais la planète ronde, tel un village gaulois, si on me permet cette comparaison hardie, a résisté et elle est devenue le quartier général des gentils (disons l’un des quartiers généraux). Leur mission : rééduquer les méchants. Ou, si ça s’avère impossible, se payer tellement leur tête qu’au moins, ils iront faire leurs méchancetés ailleurs, sur les radios pour ploucs ou pour riches – on ne sait ce qui est pire. Ici, on est entre gens convenables, il y a des noms qu’on ne prononce qu’en se bouchant le nez. Ou en ricanant, ce qui revient au même. Ce Zemmour, par exemple, le Dark Vador du journalisme, on en dit déjà assez de mal, on ne va pas en plus l’inviter, ça lui ferait de la pub. Et en plus, ça risquerait de nous attirer ses lecteurs, que voulez-vous qu’on fasse d’auditeurs pareils[2. Ludovine, c’est de La Rochère, la présidente de la Manif pour tous, Clémentine, c’est Autain, Caroline, c’est Fourest et Charline, c’est Charline Vanhoenacker. Cet épisode est totalement inventé.]?

Comment peut-on être de droite ?

Très régulièrement, la planète ronde envoie des explorateurs mesurer la progression du mal dans le monde extérieur et tenter d’y comprendre quelque chose. Tous reviennent avec la même question : comment peut-on être persan ? Comment peut-on être de droite ? Comment peut-on être conservateur ? Comment peut-on être contre le mariage gay ?[access capability=”lire_inedits”] Comment peut-on être contre la réforme du collège ? Comment peut-on voter Front national ? Comment peut-on être un beauf attaché à son terroir et à ses clochers ? Comment peut-on dire « nos ancêtres les Gaulois » ? Comment peut-on boire du champagne « sans aucune gêne » à la fête de Valeurs actuelles quand on sait que ce journal a été condamné pour provocation à la discrimination ? Je n’invente rien, c’était dans la revue de presse d’Hélène Jouan, le 7 octobre, citant sur le ton de la maîtresse d’école en colère un article d’Ariane Chemin dans Le Monde. Que suggère-t-elle, une mise en quarantaine de Valeurs actuelles, ou plutôt une fermeture administrative ? Dans ce petit bijou de propagande que j’invite les amateurs à réécouter, notre professeure de bonnes manières annonce qu’elle va parler d’une presse « très particulière », et ce n’est pas un compliment. « Il y a du boulot », lance-t-elle à un Raphaël Glucksmann qui semble un peu débordé sur son flanc gauche. Du boulot de nettoyage ?  Elle commence par la une du Figmag « Comment la France s’islamise », et on comprend à son ton que c’est rien que des menteries. Ensuite Valeurs et François Hollande « Le magouilleur » – titre que je n’aime pas particulièrement, mais je ne me rappelle pas avoir entendu Hélène Jouan protester quand on traitait Sarkozy de psychopathe ou de menteur. Et enfin, oui, Causeur, son « Zemmour le Gaulois » et sa sautillante patronne (non, sautillante j’invente). C’est pas pour me vanter mais je crois que c’est la première fois qu’Hélène Jouan cite Causeur et ma pomme, alors c’est pour nous engueuler mais c’est toujours ça, merci.  Ce qui m’a intriguée, surtout que j’étais dans le lot, c’est qu’elle s’indigne de voir une droite « décomplexée ». Je ne me sens pas vraiment de droite, pas de gauche non plus ne craignez rien, mais pourquoi devrais-je avoir des complexes – à part ma petite taille ? Parce que je ne pense pas comme Hélène Jouan ?  En gros, c’est ça. À France Inter, on adore la différence, l’altérité, l’échange, le métissage. Mais pas avec n’importe qui. Et pas avec moi. De la diversité, en veux-tu en voilà, à condition qu’on ait les mêmes idées ou plutôt les mêmes références plus ou moins mythologiques. Raison pour laquelle Inter traite assez bien, au demeurant, les débats qui traversent la gauche.

Je sais bien que ça n’a rien de personnel, encore que, pour des millions de gens quotidiennement ridiculisés, insultés ou caricaturés sur la radio qu’ils payent de leurs deniers, ce soit assez personnel. Certes, c’est rarement frontal, le plus souvent ça tient à une façon de poser les questions, de lancer un sujet, d’introduire un débat. Ou à des pincettes sémantiques qui permettent au journaliste de se tenir à bonne distance morale de son sujet. Et puis, à Inter, il y a une droite qu’on aime bien, celle qui a le bon goût d’être de gauche, au moins sur les questions sociétales. Même avant d’être le futur tombeur de Sarkozy, Alain Juppé, avec son identité heureuse, avait tout pour séduire les cœurs francintériens. On me dira aussi, et à raison, que, le 18 octobre, l’ex-président a été accueilli courtoisement et sobrement et qu’il a paraît-il été très satisfait de ses échanges avec Patrick Cohen. Ça l’aura changé du jour où pendant la campagne de 2012, Pascale Clark, en pleine crise de rebellitude, refusa de sortir du fauteuil où elle était vautrée pour serrer la main du président. Cette fois, peut-être Charline a-t-elle été priée de déconner ailleurs, toujours est-il que ce jour-là, elle a consacré son billet à « Hollande à Florange » (voir la semaine de Charline de Marc Cohen pages dans ce numéro). Peut-être aussi que France Inter qui briguait – et n’avait pas obtenu au moment où nous bouclons – l’organisation du deuxième débat de la primaire, ne voulait pas s’aliéner l’un des principaux candidats.

Les réacs prennent cher

En attendant, à Inter, on n’aime pas le nouveau genre du populo et on le fait savoir. Si vous avez le malheur d’être un peu trop réac, trop pessimiste, trop catholique, ou trop souverainiste, et, plus grave encore, si vous avez le mauvais goût de voter FN ou de soutenir la Manif pour tous, vous prenez cher. Avec votre pognon.  .

Je sais, ça paraît mesquin de revenir sans cesse à ce détail d’intendance, d’ailleurs, les responsables de Radio France ont toujours l’air un brin agacé quand on leur parle de la redevance ou de leurs missions de service public, un peu comme si on avait proféré une grossièreté ou un énorme lieu commun. Et quand ils répondent, c’est toujours en brandissant leurs audiences. La directrice de la station, Laurence Bloch, me rappelle courtoisement dans un courrier que celles-ci ont atteint des records : «  6 millions d’auditeurs par jour soit 600 000 de plus en un an ; première matinale de France et une position de leader sur tous les grands carrefours d’audience. »

Bravo, les gars, seulement moi, la France, je ne me paye pas une radio sans pub pour qu’elle fasse de l’audience (même si je suis ravie qu’elle en fasse), ni pour qu’elle me dise ce que je dois penser, mais pour qu’elle m’informe, m’éduque et me distraie, c’est marqué dans le contrat.  Soyons honnête : pour ce qui est d’éduquer et de distraire, la radio publique a plus que de beaux restes (et il faut associer France Culture à cet hommage). Si on peut déceler au fil des programmes nombre de traces de ce que Fabrice Luchini a appelé l’idéologie francintérienne, si le goût marqué pour le sociétalo-compassionnel a tendance à envahir l’ensemble de la grille, on apprend toujours quelque chose avec Jean Lebrun, Jean-Claude Ameisen et des dizaines d’autres dont les voix amies vous désennuient quand vous êtes malade, insomniaque ou décidé à refaire les peintures du salon.

Là où ma radio n’est pas à la hauteur de mes énormes attentes et de ma modeste contribution, c’est quand il s’agit de m’informer. Elle préfère me sermonner. Il ne manque sans doute pas, à France Inter, de bons journalistes qui sortent des meilleures écoles, ne parlent pas un plus mauvais français qu’à l’ENA et ne sont même pas plus conformistes que la moyenne de la corporation. L’ennui, c’est qu’ils sont hémiplégiques et qu’ils ne le savent pas. Non pas parce qu’ils sont de gauche, c’est bien leur droit, et du reste, ils ne le sont peut-être pas tous, il doit bien y avoir quelques marranes. J’ignore quel bulletin Patrick Cohen glisse dans l’urne – pour d’autres, on a une vague idée. Et on a raison de reconnaître son professionnalisme, même s’il lui arrive de manquer de réflexe, comme l’autre jour, face à Léonora Miano qui s’est exprimée à plusieurs reprises au nom « des colonisés », sans que le premier matinalier de France pense à demander à cette citoyenne française par qui elle était colonisée. Ce n’est pas moi qui lui reprocherai d’avoir l’esprit de l’escalier, et encore moins d’avoir invité cette dame. Il est cependant bien dommage que, sur Inter, personne – à l’exception, peut-être, de Thomas Legrand, qui n’aime pas les identitaires même quand ils viennent d’ailleurs – ne songe jamais à contrer ce genre de discours anti-français, accueilli comme une vérité révélée, alors que toute référence à l’identité française suscite des hoquets. La repentance fait partie du prêt-à-penser du gentil journaliste.

Des opinions transformées en vérités

De toute façon, « Patco » a beau être le chef d’orchestre, la partition, déclinée dans les journaux et rubriques diverses, lui est en grande partie imposée et il n’apprécie pas toujours, semble-t-il, les élans parfois robespierristes de la rédaction. Ainsi, le 9 mai, France Inter a diffusé, en collaboration avec Mediapart, les témoignages de quatre femmes accusant Denis Baupin de harcèlement sexuel, sans que lui ou ses avocats aient eu la possibilité de réagir. Ce journalisme d’inquisition a, paraît-il, fait piquer à Cohen l’une de ses rares colères. Cet incident montre bien que la petite musique idéologique qui imprègne l’information traduit moins une ligne éditoriale édictée au sommet que la pensée spontanée de la base.

Laurence Bloch, bien sûr, ne nous a fait aucune confidence à ce sujet. Elle insiste en revanche sur le fait que « le CSA n’a jamais eu à relever de manquement de la part de France Inter au principe de pluralisme ». Oublions que le CSA ne relève pas grand-chose. On peut être sûr en effet que, s’agissant des personnes invitées à s’exprimer, l’équilibre arithmétique des temps de parole entre ces blocs improbables appelés « droite » et « gauche » est parfaitement respecté, même s’il faut parfois diffuser du de-droite au cœur de la nuit pour remettre les compteurs à zéro. Mais justement, « la droite » est là en tant qu’invitée, pas comme partie prenante d’un débat où toutes les opinions sont à égalité. Sur Inter, il y a toujours un point de vue qui joue à domicile. D’ailleurs, dans l’ensemble des éditorialistes maison, un seul, Dominique Seux, incarne en effet la droite, économique et fréquentable.

Désolée mais le pluralisme, ce n’est pas 5 minutes pour Ludovine, 5 minutes pour Clémentine, c’est 10 minutes pour que Clémentine et Ludovine échangent des arguments et me permettent, à moi la France, qui ne suis pas plus bête qu’une autre, de me faire mon idée.  Et quand on n’a pas de Ludovine sous la main, le rôle du journaliste n’est pas de cogner sur les absents, mais, serait-ce seulement pour la beauté du sport, d’être leur porte-parole et d’apporter leurs arguments dans le débat. Au lieu de quoi on m’inflige le plus souvent 10 minutes de Clémentine, ou de Caroline, ou de Charline[3] bavant sur la Ludovine du jour, si bien qu’à la fin je me dis qu’elle ne doit pas être aussi tarte qu’elle en a l’air, la Ludovine, pour leur taper autant sur le système.

Le problème n’est pas que les journalistes aient des opinions, mais qu’ayant, sans le savoir, transformé leurs opinions en vérités, ils ne puissent même pas imaginer qu’on en ait d’autres, sinon en recourant à des explications désobligeantes. Si vous pensez par exemple qu’il faudrait réduire ou arrêter l’immigration, vous êtes, au choix : un esprit faible manipulé par des mauvais génies, une brute raciste, ou un trouillard effrayé par le changement. Bref, un déviant qu’il faut remettre sur le droit chemin – par une bonne radiothérapie ? L’ennui, c’est que plus de 70 % des Français pensent plus ou moins cela aujourd’hui, avec des raisons très honorables, et les enfants d’immigrés ne sont pas en reste. Si quelques dénégateurs entêtés croient encore vraiment que l’immigration est une chance pour la France, et que l’islam ne pose aucun problème, ils sont tous à France Inter.

Dans les différents cercles où j’ai évoqué notre projet de consacrer notre une à l’idéologie francintérienne – cercles où, je le confesse, il y a une majorité de mauvais esprits de toutes couleurs politiques –, les réactions se sont partagées en deux : les uns ont éclaté de rire et applaudi des deux mains, les autres ont demandé : « Tu écoutes France Inter ? Mais pourquoi tu t’infliges ça ? »  Mais parce que c’est ma radio pardi !

En revanche, il ne s’est trouvé personne, y compris parmi les amis et copains francintériens ou ex-francintériens, pour me dire qu’il ne voyait pas de quoi je parlais. Personne, à part Frédéric Schlesinger, numéro deux de Radio France et, dit-on, super-patron des antennes, dont la réponse agacée à ma proposition de dialogue m’a convaincue que nous étions tombés sur un sujet explosif. Pas explosif dans le genre qui ébranle la République et aligne des coupables au journal de 20 heures, non plutôt dans le registre secret de famille qui flotte comme une évidence mais que personne ne veut voir. « Sujet fait et refait », m’a écrit « Schles ». Sauf que je n’ai pas trouvé un seul article de fond qui lui ait été consacré dans les années récentes. Et pour cause. Tous ceux qui pourraient dénoncer la privatisation idéologique de la radio publique ont vocation à y être invités ou à y travailler. Il faut avoir la chance d’être tricard pour pouvoir s’y coller. En attendant si un simple énoncé suscite un tel tir de barrage de dénégation, il doit contenir une part de vérité. Parler d’idéologie à France Inter, c’est parler de corde dans la maison d’un pendu. Ça ne se fait pas. Ce qui donne furieusement envie de le faire.

Charline, Sophia et les autre

Laurence Bloch voit dans les courbes d’audience « le signe indiscutable  de l’adhésion des auditeurs et du public à l’éclectisme de ses programmes ». Reste à savoir de quels auditeurs on recherche l’adhésion. L’écoute attentive de l’antenne à laquelle se sont livrés les joyeux auditeurs de Causeur permet au moins de se demander si la direction de la chaîne publique n’a pas délibérément renoncé à une partie du public, qui a d’ailleurs fini par lâcher l’affaire. D’après une étude Ifop publiée par Marianne en 2014 (et dont la première édition avait été commandée par Philippe Cohen[4. Il écrivait alors : « France Inter est la plus monocolore des radios. Les hommes et les femmes de l’UMP en ont bien conscience, donnant l’impression de jouer en terrain adverse lorsqu’ils viennent à La matinale de la radio publique. » ]), 55 % des auditeurs de France Inter ont voté pour une liste de gauche ou d’extrême gauche au premier tour des élections municipales, contre 29 % pour l’ensemble des Français. Après tout, faire une radio de gauche pour un public de gauche, ça se tient.

On comprend donc pourquoi le scandale – ou au moins la bizarrerie – d’une radio publique de gauche perdure sans que qui que ce soit puisse ou veuille y changer quoi que ce soit.

Il est vrai que pas mal de patrons de Radio France et de France Inter se sont épuisés en vain à lutter contre le sinistrisme pavlovien de beaucoup de journalistes. Sans grand succès, quels que fussent les pouvoirs en place. On suppose que Jean-Luc Hees et Philippe Val, qui avaient été nommés par Nicolas Sarkozy, avaient politiquement les coudées franches pour le faire. C’est sans doute le péché originel de cette nomination qui les a privés du rapport de forces nécessaire pour y parvenir. En effet, à en croire un vieux routier de la maison ronde, « il y a à Inter deux puissances : la rédaction et les humoristes ». Et vu que leurs têtes de Turcs sont à peu près les mêmes, on a souvent l’impression d’un ballet de marteaux cognant rageusement sur le même clou. « La dix-huitième chronique de Sophia Aram sur la Manif pour tous, ce n’est pas drôle et je ne suis pas sûr que ça enchante la directrice », poursuit mon guide anonyme dans l’inconscient de la radio publique.

Peu de temps après son arrivée, Philippe Val est entré en conflit frontal avec Didier Porte et Stéphane Guillon, alors humoristes vedettes de la station et, à ce titre, décrétés intouchables. Il a cependant fini par les congédier, ce qui n’a pas provoqué l’émeute annoncée mais permis à Guillon de proclamer, dans sa dernière chronique, que « France Inter était une radio de gauche qui se comportait comme la pire entreprise de droite » – un bon résumé de la weltanschauung francintérienne. Avec la rédaction, dont il a largement délégué la direction à Matthieu Aron, Val s’est gardé d’aller au clash. À l’oreille mouillée, on a pourtant l’impression aujourd’hui, que son règne aura été une parenthèse un peu moins militante qui aura au moins délivré l’antenne de l’anti-israélisme rabique qui y sévissait. « Vous n’imaginez pas la violence des conflits à ce sujet dans les années 2000, raconte un ancien producteur. C’était le premier marqueur idéologique. » Il est vrai qu’à l’époque, Daniel Mermet régnait en maître sur les esprits et les après-midis. Aujourd’hui, on ne l’entend plus, Laurence Bloch ayant mis fin à sa longue carrière, mais nombre de journalistes qu’il a formés, formatés ou fascinés perpétuent son héritage, en s’appliquant à produire une information aussi manichéenne et prévisible que lui.

Faire du chiffre et enchanter la rédaction

Entre des directions, qui passent, et des journalistes inamovibles, le jeu est pipé dès le départ. Ce sont les journalistes qui font la ligne. Aussi le choix du patron de la rédaction est-il stratégique. Le rappel à France Inter de Jean-Marc Four – que Val avait exfiltré sur Culture – a été interprété par beaucoup comme le signe que le balancier pouvait repartir dans le bon sens, celui de la gauche-gramophone, aurait dit Orwell. Four a en effet, selon quelqu’un qui l’a côtoyé, « une vision très à gauche des rapports sociaux et de la géopolitique » – et il semble par ailleurs qu’il agrée aux syndicats, ce qui, dans une grosse boutique publique, n’est jamais inutile.

On peut donc penser que Matthieu Galley et Frédéric Schlesinger, qui ne passent pas pour des hommes de gauche, ont choisi d’encourager un mouvement qui a le double avantage d’enchanter la rédaction et de faire du chiffre. Le nouveau directeur du marketing et des études, Serge Schick, occupe, dit-on, une place éminente dans l’organigramme, ce qui signifie que l’audience est reine, comme le subodore un bon connaisseur de la maison : « J’ai connu beaucoup de dirigeants, certains étaient sympathiques, d’autres pervers, certains étaient de droite, d’autre de gauche, mais tous avaient une sorte de fibre –service public”. Avec Schlesinger et Galley, c’est la première fois que j’ai l’impression d’avoir affaire à des chefs d’entreprise classiques. »  Comme disait Mao, peu importe la couleur du chat pourvu qu’il attrape la souris.

Faut-il alors se résigner à changer d’habitudes ? Ou, comme certains, espérer que France Inter devienne Radio Réac à la faveur d’un grand soir bleu – ou blond ? Ce serait la pire des solutions. Je ne veux pas  une radio qui pense comme moi, mais une radio qui pense contre elle. Il suffirait, par exemple, qu’un Gaspard Proust ou un Basile de Koch soient invités à ferrailler avec Charline, Sophia et les autres[5. Il paraît d’ailleurs que Laurence Bloch a essayé de recruter Proust. Sans succès mais dont acte.]. Ou encore qu’un Zemmour donne la réplique à Thomas Legrand. Et si je vous dis ça, chers confrères de France Inter et des autres départements radiofrançais, ce n’est pas seulement rapport à mes impôts, c’est pour votre bien. L’entre-soi, comme la consanguinité, ça peut faire dégénérer les meilleures lignées. On est toujours plus intelligent quand on accepte, comme le recommandait Montaigne, de « frotter sa cervelle contre celle d’austruy ». À ce sujet, je m’étonne que personne n’ait voulu débattre avec nous et que ceux qui étaient tentés aient été dissuadés de parler à Causeur. Il serait temps de vous rendre compte qu’à l’extérieur de la forteresse où vous êtes retranchés, le monde a changé.  Soyez sans crainte, personne ne veut vous déloger. Simplement, si vous continuez à brandir vos certitudes et à afficher vos détestations au lieu de faire votre boulot, on continuera à vous entendre mais on cessera définitivement de vous écouter. Avouez que ce serait ballot.[/access]


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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