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Analyse de la boîte noire

Analyse de la boîte noire

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C’est à la suite d’une altercation avec mon « beauf » (en fait, l’ami marxiste de ma belle-sœur) qui est aussi anticlérical que Kim Jong-Un (il devrait d’ailleurs aller faire un stage en Corée du Nord pour se remettre les idées en place) que j’ai mesuré à quel point la religion n’était pas seulement un sujet tabou mais également un « gros mot » qu’il ne faut surtout pas prononcer en ces temps troubles. Au cours de la conversation, Le Livre d’Eli, film américain avec Denzel Washington sorti en janvier 2010, fut mentionné par mon « beauf » qui en faisait l’éloge sans l’avoir compris… Le message était pourtant clairement chrétien (les bonus du DVD le confirment). Je ne pus hélas pas aborder le dernier film avec le même acteur, à savoir Flight de Robert Zemeckis sorti en France en février 2013 et disponible en DVD dès ce mois de juin, mon « beauf » ayant quitté le repas de Pâques (sic) en claquant la porte. N’ayant pas eu l’occasion de lui faire bénéficier de mon analyse, je vais donc la partager avec vous.
Je suis entré dans Flight en m’attendant à voir un film américain ordinaire avec scène de crash d’anthologie en ouverture, un milieu de film consacré à la souffrance du héros qui a un problème avec l’alcool et, pour terminer,  une scène de tribunal qui met notre héros à rude épreuve avec le coup de théâtre classique à la fin. Il n’en est rien.
Pour commencer, si quelqu’un vous dit que Flight est l’histoire d’un paradoxe, celui d’un pilote de ligne alcoolique qui sauve son équipage d’une mort certaine tout en étant sous l’emprise de la drogue et de l’alcool, c’est qu’il n’a rien compris au film. Il n’y a qu’à lire les commentaires sur les sites de vente en ligne pour s’apercevoir que tout le monde commet la même erreur. D’ailleurs cela rend le film moins intéressant et la plupart des internautes se disent déçus par le résultat. C’est bien là le problème. Sans clé de lecture, il est quasiment impossible de savourer Flight pleinement. Et ce serait passer à côté du message. Cela n’a malheureusement rien d’étonnant dans une société totalement déchristianisée.
Oui, vous avez bien lu. Flight est un film qui nous parle de christianisation, ou plutôt d’évangélisation. Denzel Washington incarne l’homme pécheur dans toute son horreur : il est pécheur, il n’en a pas conscience et il refuse de se laisser convaincre. C’est la thématique de l’endurcissement du cœur, omniprésente dans la Bible. En clair, le sacrement de réconciliation lui fait peur. D’ailleurs la peur, Washington la ressent non pas pendant le crash mais après lorsqu’il détruit toutes ses réserves d’alcool chez lui par peur d’être découvert.
Si l’on regarde de près, les images du christianisme abondent dans le film : le copilote et sa femme (une sudiste certes un peu trop « illuminée ») tirent leur force de la foi en Dieu (paradoxe d’une Amérique puritaine) ; un homme atteint du cancer joue le rôle d’un ange (peut-être déchu, peut-être pas) lorsqu’il rapproche notre pilote blessé d’une femme qui l’est tout autant mais pour des raisons différentes (formidable Kelly Reilly en héroïnomane qui flirte avec la mort) ; cette même femme joue le rôle de berger qui essaye de ramener la brebis perdue dans le troupeau en lui proposant des séances chez les alcooliques anonymes (en clair elle annonce la Bonne Nouvelle, s’étant elle-même convertie après avoir eu le déclic).
Or il n’est pas facile d’avoir le déclic dans une société totalement décadente. Zemeckis nous dresse un portrait alarmiste du monde d’aujourd’hui tout au long du film : alcool, drogue, pornographie, tromperie, mensonge, corruption, haine, violence, divorce. Mais également la fuite (sens du mot « flight ») puisque Washington passe son temps à fuir le troupeau (il se retire à l’écart dans une maison de campagne, il fuit ses responsabilités, il propose même à Kelly Reilly de fuir avec lui dans un autre pays pour ne pas être pris).
Une analyse plus poussée révèlera sans doute que l’avion n’est autre que Washington lui-même, homme brisé que ses amis tentent de reconstruire (le plan en plongée de l’avion reconstitué dans un hangar n’est pas anodin — les cicatrices de l’avion sont les siennes —, ni celui du site du crash où d’ailleurs quelques chrétiens se rassemblent pour prier dans un minuscule enclos qui semble avoir été improvisé à côté de l’épave comme si l’on assistait aux débuts du christianisme sous l’œil du pilote et de son avocat perchés sur un échafaudage qui semble bien fragile.) Tout au long du film, Washington n’a de cesse de rejeter la faute sur les autres : « on m’a donné un appareil qui n’était pas en état de voler » dit-il régulièrement.
Le plus frappant est de voir la violence du péché lorsqu’il se déchaîne. La scène où Washington est enfermé dans une chambre d’hôtel la veille de son témoignage dans l’enquête préliminaire est particulièrement révélatrice (au passage, on lui précise bien qu’il ne s’agit pas encore du tribunal, autrement dit ce n’est pas encore le Jugement dernier et on a toujours le temps de se racheter). Un homme monte la garde à l’extérieur tel un ange-gardien, le réfrigérateur ne contient que de l’eau et des jus de fruits, le lit est fait, la salle de bain est nickel, tout va bien. Washington est tel Adam qui a été placé dans le Jardin d’Eden par le Seigneur. Ici tu es en sécurité, rien ne peut t’arriver. Mais une porte relie sa chambre à celle d’à côté qui est l’image inversée de la sienne (on pense forcément à l’inversion satanique). Cette porte est mal fermée. La tentation d’aller voir en dehors de l’Eden est grande. Il y a un autre réfrigérateur, et celui-ci ne contient que de l’alcool. La suite vous l’avez devinée. Mais ce qui est intéressant c’est de voir la violence du péché : lorsque l’ami et l’avocat découvrent l’ampleur des dégâts, on s’aperçoit que le réfrigérateur de la chambre maudite a littéralement été arraché et se trouve couché sur le sol tout comme Washington dans la salle de bain.
Mais le péché a ses limites. Washington a une conscience. Et cette conscience finit par avoir le dessus. Après tout, il est dit « Tu ne mentiras pas ». L’aveu est comme une confession. Notre pilote reconnaît devant ses frères qu’il a péché. Il accepte de payer pour ses fautes et devient lui-même un prédicateur auprès de ses frères prisonniers (une courte recherche sur Denzel Washington vous révèlera qu’il est un chrétien convaincu et qu’il aurait aimé exercer le métier de pasteur s’il n’avait pas été acteur).
Le propos de Flight est donc très clair. Il est facile de se laisser influencer par ceux qui vous poussent à commettre des péchés en toute impunité. Mais cela ne doit pas être une fatalité même s’il est plus difficile de changer radicalement de vie pour devenir un homme nouveau, véritable disciple du Christ qui, à son tour, va prêcher la Bonne Nouvelle. Telle est la leçon de Flight qui s’avère être un film difficile à comprendre (comme les textes bibliques) si l’on ne possède pas la clé de lecture. Mais il n’y a pas de secret : il faut être à l’écoute et ne pas claquer la porte lorsque l’on vous parle un langage différent. Après tout, qu’avons-nous à y perdre ?

 

*Photo: film Flight 


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