Parmi les voix qui s’élèvent non sans courage et talent contre la montée de l’islam radical en France, commence à acquérir une certaine visibilité dans l’espace public un discours se réclamant du féminisme militant. Refusant de fermer les yeux sur les pratiques dites de « harcèlement de rue », dénonçant l’apartheid sexuel à l’œuvre dans les quartiers, dévoilant l’imposture des fausses féministes qui assimilent le port du voile à une marque de liberté, ces femmes ne tombent pas dans l’incohérence absurde et lâche des féministes qui ne le sont que face au mâle européen de culture chrétienne.

Elles n’ont d’ailleurs pas hésité un instant avant de se mettre vent debout contre les scandaleux propos récemment tenus par la collaboratrice du maire de la Courneuve Sonia Nour, dans lesquels elle tentait honteusement de relativiser l’assassinat des deux jeunes femmes à Marseille en le replaçant dans un contexte plus général de violence masculine ancestrale.

Plus admirable encore, ce courant féministe n’hésite pas à désigner la pusillanimité quand ce n’est le clientélisme d’un grand nombre d’élus locaux qui, tous bords politiques confondus, ont laissé le salafisme s’installer et proliférer en parfaite quiétude sur leur territoire.

Ce combat, à l’abri de toute compromission et doté d’une part de noblesse, mérite une forme de respect. Néanmoins, si le regard qu’elles portent sur le phénomène islamique est parfois lucide, il apparaît que les armes qu’elles mobilisent pour le combattre sont non seulement inadaptées mais même contre-productives.

Doublement inaudible

Elles le sont à deux titres : vis-à-vis de la majorité de la population musulmane d’une part, vis-à-vis de l’ensemble des Français d’autre part.

Bien qu’il ait connu des évolutions au cours du temps, le féminisme est un mouvement progressiste qui repose à ce titre sur le postulat que l’usage de la raison humaine peut conduire à l’édification d’un ordre social meilleur que l’ordre naturel. En l’espèce, il s’agit d’inventer des règles et des lois qui viennent compenser les attributs naturels jugés inférieurs (faiblesse physique, port de l’enfant, etc.) du sexe féminin, et ainsi faire advenir une société plus juste et égalitaire.

Ce postulat repose sur la distinction, établie par la Grèce antique, entre l’ordre naturel – physis – et l’ordre social – nomos. C’est cette distinction, tout à fait inédite et fondamentale dans le monde antique, qui a conduit à ce que la civilisation gréco-romaine soit la première à établir les règles d’une organisation sociale qui ne répondraient à rien d’autre qu’à la volonté humaine guidée par la raison. Le christianisme a largement repris à son compte cette distinction, en affirmant notamment la séparation entre ordres temporel et spirituel, séparation qui a enfanté plus tard le concept de laïcité.

Nous sommes donc pleinement les héritiers de ce paradigme essentiel né il y a plus de 2500 ans dans le bassin méditerranéen, et en sommes imprégnés à un tel point que nous échouons à nous en affranchir dès lors qu’il s’agit de penser l’homme et la société.

Pas le même logiciel que l’islam politique

Or ce paradigme de distinction entre physis et nomos vient s’opposer frontalement avec le mode de pensée islamique. Celui-ci, à l’exact rebours de la pensée rationnelle grecque, repose précisément sur une indistinction totale entre nature et social, organisation de la nature et organisation de la société humaine. Les deux organisations sont le fruit de la seule volonté d’Allah telle qu’exprimée dans le Coran, et sont parfaitement confondues. Dans ce contexte, suggérer qu’il puisse y avoir une transformation de l’ordre social désirée par l’homme qui reviendrait à remettre en cause l’ordre divin ne s’apparente à rien de moins qu’à une hérésie. S’il peut être envisageable pour un musulman de ne pas suivre littéralement le texte sacré, on comprendra aisément qu’une remise en question de ce paradigme de la confusion entre les deux ordres sera difficile voire impensable, à tout le moins pour la plus grande partie des personnes se reconnaissant dans l’islam.

Nous voyons là une totale incompatibilité entre la pensée progressiste et l’islam et l’impossibilité d’une évolution des mentalités par un discours rationnel, aussi argumenté soit-il.

Sur un autre plan, l’argument qui consiste à opposer au port du voile, qualifié de dégradant, la dignité universelle de la femme est également inopérant. Il est indéniable que l’habit a quelque chose à voir avec la dignité de l’être humain. Mais cette appréciation de la dignité conférée par le vêtement est éminemment variable selon les lieux et les époques. Il ne nous viendrait pas à l’esprit d’aller exiger de certaines tribus qu’elles adoptent un mode vestimentaire adapté à notre conception de la pudeur, au nom de la dignité de l’être humain. De même, il a fort à penser que nos arrière-grands-parents seraient fortement incommodés par la longueur des jupes portées aujourd’hui par certaines collégiennes. Ainsi, il n’est pas absurde de considérer que la nudité comme l’habit peuvent conférer une dignité à celui qui l’arbore, selon le contexte culturel où l’on se place. Ceux pour qui le voile représente un attribut de la dignité féminine, ont leurs propres raisons de le penser, raisons qui ne sont pas moins valables que celles qui justifient chez d’autres le dénudement. L’argument de la dignité employé par les féministes contre le voile est par conséquent véritablement inaudible pour ceux qui estiment intimement et honnêtement que le voile préserve la dignité de la femme. Nous sommes donc là encore face à une impasse.

Mais il n’y a pas qu’auprès de la population musulmane que le discours féministe se révèle inefficace pour lutter contre l’islam radical.

Il n’imprime pas davantage les esprits occidentaux

Nous avons indiqué plus haut que la pensée occidentale était marquée par le paradigme de la séparation conceptuelle entre ordre naturel et ordre social, ce paradigme constituant l’une de ses caractéristiques les plus fondamentales. Il est important de préciser ici que durant des siècles, l’ordre social bien que conçu comme distinct du naturel, n’en restait pas moins étroitement lié au naturel. Les règles, les coutumes, les lois accompagnaient soit harmonieusement la nature, soit en canalisaient certains aspects perçus comme des imperfections de la nature.

Or depuis la fin du XVIIIe siècle et de manière accélérée jusqu’à l’époque contemporaine, nous assistons à une déconnexion progressive entre ordre social et ordre naturel, les éléments de la nature étant vus comme des contraintes, des chaînes ingrates dont il suffirait de se délier pour qu’advienne la société idéale, parfaitement juste, déconnexion qui tend à se muer peu à peu en une négation pure et simple de la nature. Le discours actuel des féministes, qui appellent de leurs vœux l’indifférenciation entre l’homme et la femme, l’abolition de la figure du pater familias, et le droit à la procréation sans hommes, s’inscrit naturellement dans ce schéma de décorrélation entre ordres naturel et social. Ce qui est prôné n’est en effet ni plus ni moins que l’avènement d’un ordre social nouveau, entièrement construit et délié de tout élément naturel, un ordre social ne reposant sur rien, un ordre social hors-sol.

Notons au passage le sacrilège que doit représenter cette récente négation de l’ordre naturel pour ceux qui ne conçoivent même pas qu’il puisse être distingué de l’ordre social.

La France n’a jamais dit qu’elle était progressiste

Et il n’est pas interdit de penser que ce fantasme partagé par une poignée de progressistes n’est pas celui de la population française. Rien ne dit en effet que l’opinion publique soit acquise à la thèse progressiste, une relative indifférence des Français sur les sujets de société ne valant pas approbation. Il n’est pas non plus interdit de penser que l’instauration d’un ordre social hors-sol, tel qu’il n’a jamais été expérimenté, serait vouée à l’échec en conduisant à la fragilisation de la société entière. L’objectif, certes louable, d’endiguer le développement de l’islam radical, ne doit pas se faire au prix du modèle de société choisi et validé par la population.

Par conséquent, le discours féministe progressiste ne semble pas la bonne arme contre l’islam en France.

L’arme, la seule, est la culture française, dont on affirmera sans rougir les racines chrétiennes. C’est en effet au nom de cet héritage chrétien pleinement assumé que l’on peut imposer le mariage d’amour monogame basé sur le consentement libre. C’est au nom de cet héritage chrétien que l’on peut imposer non seulement la visibilité de la femme dans l’espace public, mais également qu’on encourage l’exaltation de sa beauté. C’est au nom de cet héritage chrétien que l’on est attaché à la légèreté du commerce entre hommes et femmes, inspirée de la courtoisie médiévale. C’est au nom de cet héritage chrétien que l’on peut affirmer l’importance du visage comme reflet de la personne dans son individualité. C’est enfin en son nom qu’on ne pourra tolérer aucune entorse au principe de stricte égalité en droits des hommes et des femmes.

C’est cet héritage chrétien qu’il faut opposer à l’islam. Ou rien.

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