Si les politiciens savent si bien ce qu’est une « fake news », c’est peut-être parce qu’ils les utilisent eux-mêmes…


Dès le début de l’année, le président Emmanuel Macron a fait de son projet de loi contre les fausses informations l’une de ses priorités, épaulé dans ce sens par la ministre de la Culture, Françoise Nyssen. Cette dernière a récemment livré quelques détails inquiétants de l’esprit de cette réforme pour le JDD : les médias devront désormais « coopérer » avec l’Etat…

A l’Etat de décider si une info’ est juste ou non ? A l’Etat de juger si un scandale est une fausse information ou pas ? « Une procédure de référé judiciaire sera mise en place pour faire cesser rapidement la diffusion d’une fausse nouvelle, lorsque celle-ci est manifeste », a même précisé la ministre ! Dès lors, l’Etat pourra sanctionner les médias. Pourtant, le passé regorge de sprétendues fausses nouvelles, établies ensuite comme véridiques. Mais aucune loi ne pouvait alors permettre à l’Etat ou aux différents pouvoirs d’empêcher ces révélations.

Heureusement qu’il y a des (prétendues) « fake news »

Un exemple : avec ce type de loi, les quelques journalistes courageux du monde sportif n’auraient jamais pu alerter d’un quelconque soupçon de dopage chez Lance Armstrong, dès ses premières victoires sur le Tour de France en 1999. Les instances du cyclisme, comme la puissante Union cycliste internationale (UCI), défendaient l’Américain face aux informations « infondées » du Monde. « Vainqueur » de l’épreuve de 1999 à 2005, il ne sera officiellement convaincu de dopage qu’en 2012, discréditant l’UCI et l’autre presse, celle qui ne voulait pas voir le problème. Si cette loi avait existé en 1999, Le Monde aurait probablement pu être poursuivi en justice par l’UCI pour ses révélations.

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Les affaires politiques, comme « l’affaire Cahuzac », seront probablement ciblées par le pouvoir. Un mauvais souvenir pour les socialistes, et certainement pour Emmanuel Macron qui était à cette période secrétaire général adjoint du cabinet du président de la République, François Hollande. Mediapart avait suscité des réserves et subi des critiques et pressions d’un réseau médiatique défendant le corps politique lors de la publication des premiers éléments de l’enquête en 2012. Ces mêmes politiques qui, lorsqu’ils sont dans l’opposition, se mettent à défendre la presse quand elle sort des affaires contre le pouvoir, et qui s’attaquent à cette même presse lorsqu’elle ose enquêter sur eux. La soi-disant fake news de Mediapart, grâce à de longues investigations, s’est avérée juste. Avec une loi comme celle qui est en projet, le pouvoir aurait vraisemblablement pu menacer le média et la poursuite de l’investigation.

Les médias, ou ceux qui sont considérés comme des « poils à gratter » du pouvoir, pourront craindre la nouvelle loi. Le politique aura besoin du soutien d’une certaine presse pour se faire épauler dans cette bataille. Pourquoi pas le Décodex du Monde qui se charge déjà de cette mission, celle de pister des médias qu’il juge non « fiables » ?

La « fake news » comme instrument d’oubli

En revanche, le politique se garde bien de balayer devant sa porte. Il ose ordonner une morale, un code de bonne pratique pour le journaliste. Mais où est-il pour sanctionner ses propres fake news ? Ce projet de loi-là n’est évidemment pas à l’ordre du jour. Et on comprend pourquoi. Leurs fake news sont très utiles pour guider le citoyen sur ce qu’il faut penser et, accessoirement, voter.

L’une des plus grotesques, récemment, est justement l’oeuvre d’un député de La République en marche (LREM). Sylvain Maillard a assuré, le 5 février sur RFI, que « pour l’immense majorité de SDF qui dorment dans la rue, c’est leur choix ».

Pointée du doigt par la presse de gauche ou de droite, cette fake news ne sera pas sanctionnée. Le gouvernement et la majorité tenteraient-il de faire oublier une promesse du soldat Macron ? Le président s’était engagé, le 27 juillet dernier, à ne plus voir aucune personne dans la rue avant la fin de l’année 2017.

Si la promesse est non tenue, c’est donc simplement de la faute des pauvres, qui ont – on s’en doute – un désir masochiste de vivre au plus près du froid l’hiver.

En janvier, sur France Inter, Julien Denormandie, secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Cohésion des territoires, avait attesté de la réussite du gouvernement puisqu’il n’y avait, selon lui, en Île-de-France qu’une « cinquantaine d’hommes isolés [qui dormaient dehors] pour être précis ». Christophe Castaner, délégué général de LREM disait à peu près la même chose fin décembre sur BFM TV, estimant qu’il y avait des places disponibles pour loger les SDF, mais que ceux-ci refusaient en partie d’y être hébergés…

La « fake news », un barrage contre le belliqueux

Avant la mise en place de la loi, un média est d’ores et déjà ouvertement sanctionné pour ses positions : RT France. En janvier, certains de ses journalistes se sont vus refouler de la conférence de presse du président Emmanuel Macron. La ligne éditoriale de RT justifie-t-elle cette punition avant l’heure ? Leurs journalistes – au même titre que ceux de Libération, du Monde, de TF1, du Figaro ou de Télérama – possèdent pourtant une carte de presse, délivrée par une commission indépendante.

Ce n’est donc pas une surprise si la loi contre les fausses informations est souhaitée par Emmanuel Macron pour les élections européennes de 2019. L’idée que des médias ne puissent plus condamner l’Union européenne est bien commode dans une période où la sainte institution n’a jamais été aussi critiquée en France ou ailleurs.

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