Le Premier ministre Edouard Philippe est apparu un poil abattu, jeudi 6 décembre, sur le plateau de TF1. A l’image d’une Macronie revenue de ses ambitions bonaparto-startupiennes, et déçue d’une France qu’elle imaginait autrement.


En rentrant d’Argentine, alors que l’anarchie venait de frapper Paris, le président Macron aurait, selon Le Canard Enchainé, piqué une colère noire contre ce « branleur » d’Edouard Philippe. Depuis, alors que la situation politique est de plus en plus préoccupante, le Premier ministre a été contraint de sortir de la discrétion qui avait, jusqu’alors, fait sa légende. Hier soir, c’est au JT de notre chaîne de télévision la plus populaire et la plus conservatrice (TF1) qu’Edouard Philippe s’était invité pour parler aux Français.

Est-ce que j’ai une gueule d’ « unité nationale », moi ?

« La France a peur » ? Peut-être. Les concessionnaires de l’avenue de la Grande Armée, eux, c’est certain. Notre Premier ministre de droite, qui chapeaute un gouvernement et de droite et de gauche, a répondu aux questions d’un Gilles Bouleau inquiet. Ceci, moins de 48 heures avant la manifestation de tous les dangers… Alors, moratoire de 6 mois ou suspension définitive de l’augmentation des taxes sur le gazole, à la fin ? Gilles Bouleau s’emporte : « Ce n’est pas clair ! » Selon lui, Macron et Philippe se sont renvoyé la balle et c’est la « cacophonie » depuis le début de la semaine. Droit dans ses bottes, Philippe confirme que l’augmentation est définitivement abandonnée : « Cette taxe est annulée. Nous avons entendu la colère des Français. » L’air grave, il répétera à deux ou trois reprises qu’aucune taxe « ne mérite de remettre en cause l’unité nationale ».

A lire aussi: Christophe Guilluy: « Les gilets jaunes demandent du respect, le pouvoir répond par l’insulte! »

Reste que pendant 18 mois, Philippe a poursuivi une chasse aux automobilistes, à la mode en France depuis des années, et dressé contre Macron la tripotée de mécontents que l’on sait. Le contrôle technique contraignant et cher, l’effondrement de la cote des véhicules diesel, le prix à la pompe et les radars toujours plus nombreux ont eu raison de la patience de la désormais consacrée « France périphérique ». Ceux qui suivent régulièrement le journal de Jean-Pierre Pernaut savaient à quoi s’en tenir. Les brillants cabinets ministériels à Paris, eux, n’auraient « rien vu venir »

La Macronie s’est trompée de pays

Macron a tant aimé être « vertical » et « gaullien ». Par ici l’addition : il est sur le point d’avoir son propre Mai 68 ! L’exécutif ne pensait pas que la limitation de la vitesse à 80 km/h, votée le 1er juillet, allait mettre le feu aux poudres. Ensuite, sur les réseaux sociaux, le pays a fait connaissance avec l’élégante Jacline Mouraud. Puis, les Français se sont regroupés en masse sur de multiples ronds-points de province. Et enfin, des « séditieux » sur les Champs-Elysées ont fait un « bololo » effarant. Arc de Triomphe vandalisé, policiers violemment pris à partie, 55 voitures défoncées dans Paris et six immeubles incendiés auront-ils raison du quinquennat ? La foule a terrifié l’exécutif.

Les éditorialistes ergotent depuis des jours : mauvaises consignes aux policiers, peur de la bavure, vrais ou faux « gilets jaune » au Tribunal d’instance de Paris ? On s’en fiche, le résultat est là : face à cette grogne inédite, l’exécutif a été contraint de faire « marche arrière ». Et prie désormais pour qu’il ne soit pas trop tard. Alors qu’elle a longtemps raillé la couardise de ses prédécesseurs de « l’ancien monde » incapable d’aller au bout des réformes, c’est toute la Macronie qui est maintenant ridicule.

Macron et la nostalgie de l’Italie

Gilles Bouleau veut savoir qui a vraiment pris la décision de reculer. Comme si cela intéressait encore quelqu’un, alors que des chiards brûlent maintenant les poubelles sans savoir vraiment pourquoi aux abords des lycées, et que les cahiers de doléances des gilets jaunes prennent des allures de bottin téléphonique. L’entrée « des banlieues » (que des esprits malveillants supputent vraiment séditieuses) dans ce conflit social protéiforme, enfin, est davantage un sujet d’inquiétude pour le citoyen lambda.

A lire aussi: Les gilets jaunes, une révolution anti-Macron

« Je suis pris pour cible, mais je constate que c’est aussi un terrible échec pour les partis politiques et les syndicats, qui sont hors-jeu », aurait déclaré Macron, toujours selon Le Canard Enchaîné, en début de semaine auprès de ses conseillers. Il se rassure comme il peut. Il n’y a pas un mois, le président et nombre de médiatiques pensaient que le mouvement 5 Etoiles italien relevait du folklore transalpin le plus grotesque. Les mêmes brûlent maintenant des cierges pour que les gilets jaunes puissent en prendre une forme équivalente. La société française est depuis plusieurs jours aux frontières du réel. Le regard légèrement désabusé d’Edouard Philippe sur TF1 en était l’illustration un peu désarmante.

Lire la suite