Edouard Philippe siffle la fin de la récré. Le Premier ministre vient de donner consigne à ses ministres d’écarter l’écriture inclusive des textes officiels, alors même que le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner l’a récemment utilisée. Pour Sarah Borensztein, c’est la fin d’un « féminisme de salon ». 


Voilà quelques temps déjà, nous avons pu voir fleurir sur le net, les réseaux sociaux et certains médias une manie des plus inesthétiques et tenant, il faut bien l’avouer, davantage du langage binaire que littéraire : l’écriture inclusive. Avec ce mignon petit label laissant présager quelque chose de sympathique et de rassembleur, on s’engouffre en réalité dans ce que l’on peut se plaire à appeler le « féminisme de salon ».

La langue est le reflet du monde

Il s’agit, sans doute avec toutes les bonnes intentions du monde pour un bon nombre des personnes concernées, de s’attaquer aux formes en supposant que cela va avoir un impact sur le fond. Alors oui, la « com » peut avoir son importance (a fortiori dans une ère où nous baignons dedans). Dans les combats d’émancipation, dans les échanges et les débats, la manière dont on communique avec l’autre, adversaire ou compagnon de lutte, est à mesurer et à ciseler. Il est à rappeler, pour autant, une nuance de taille : la langue en elle-même n’est pas seulement un outil. Il ne s’agit pas d’un objet sans ancrage que l’on peut moduler au gré des besoins ou des envies, mais d’une pièce historique qui évolue (puisque vivante) au fil du temps, tout en conservant traces de ce qui a précédé.

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La langue, française en l’occurrence, est le reflet du monde ; elle traduit le réel, elle ne le dicte pas. La  modifier pour espérer transformer la société est un non-sens ; le véritable combat consiste à changer la société pour que les mots prennent un autre sens. Si les femmes-sujets manquent de visibilité dans la société, il y a fort à parier que ce n’est pas en martelant leur présence à coup de hashtags et de réformes orthographiques en carton que l’on va réussir à les imposer à l’inconscient collectif. C’est, au contraire, semble-t-il, faire montre d’une grande faiblesse et d’une pauvreté intellectuelle confondante que de tenter aussi grossièrement d’enfoncer une porte ouverte.

Le texte et l’esprit du texte

Le sens des mots évolue avec le temps de lui-même, sans que l’on ait besoin d’imposer, à la manière d’un Miniver, le « penser juste » ou le « penser vrai ». Songeons à des termes comme « nationaliste » ou « libéral », qui n’avaient pas le même sens au XIXe siècle qu’aujourd’hui ; les mots n’ont pas bougé mais leur évocation ne suscite plus tout à fait le même imaginaire qu’autrefois parce qu’entre-temps, le monde a vécu. Notons au passage que nous avons, en français, des tas de mots qui sont féminins ou masculins sans que l’inconscient de celui qui les prononce, les écrit ou les entend ne soit systématiquement obscurci par des connotations sexuées et cela, quelles que soient les raisons qui ont amené à donner un genre au terme en question. Au pire, la poésie s’emparera de ces coquetteries… Est-ce là un drame?

D’un point de vue philosophique, tout ceci peut rappeler quelque peu la façon dont on conçoit le rapport aux lettres dans le judaïsme. Deux domaines s’y enchevêtrent, en effet, en permanence pour faire sens : la Loi écrite et la Loi orale. C’est, d’ailleurs, dit-on souvent, une des raisons pour lesquelles une partie des Juifs n’a pas donné crédit à la figure de Jésus. On raconte, en effet, que le Christ suivait à la lettre la Loi écrite, mais prenait beaucoup plus de distances avec la tradition orale et ses commentaires, ce qui est inconcevable puisque les deux pans doivent être observés en miroir. Il ne s’agit là que d’une parenthèse théologico-liturgique dans un débat on ne peut plus terre-à-terre et laïc, néanmoins, l’idée, développée par le judaïsme, que l’écrit, bien que fondamental, ne se suffit pas à lui seul et ne peut être compris et complet qu’avec des clés de lecture situées hors de lui, a peut-être de quoi faire réfléchir.

Que l’on soit croyant ou athée, pratiquant ou non, il faut bien reconnaître qu’il y a parfois dans les textes sacrés des perles de sagesse. Le rabbin Delphine Horvilleur nous dit que si le Texte reste en apparence inchangé, il va dire de nouvelles choses à mesure que de nouveaux lecteurs vont surgir. Et si cela semble une bien sage remarque pour le monde du sacré, il n’est peut-être pas interdit d’appliquer la même réflexion sur notre monde laïc… L’écrit est important, mais c’est l’oralité, la culture, la conscience collective qui vont lui donner sa pleine complexité.

Les mots n’ont pas de pénis

C’est en faisant de la place aux femmes-sujets dans le monde que le mot « écrivain » ne renverra ni à un pénis ni à un vagin, mais à rien de plus qu’un être pensant qui manie les lettres, ou que « policier » renverra à un représentant de la fonction publique et non à des parties génitales en képi.

La responsabilité est multiple ; il nous faut donner la même ambition aux deux sexes et la visibilité des femmes actives et réalisées doit être appuyée. La femme-objet n’est pas un projet de société, mais un individu vociférant sa colère et ses évidences non plus, même s’il peut constituer un bon défouloir à la souffrance. De la même façon, ressentir le besoin compulsif de devoir à tout prix préciser le sexe d’un médecin ou d’un auteur a quelque chose de très malaisant, alors même que l’on se tue à répéter que cet élément n’a aucun poids dans la capacité à exercer un métier.

Ce sont les femmes qui changeront le sens des mots, pas l’inverse

En créant l’espace qui leur est dû à des femmes intelligentes, cultivées, fortes, construites et intellectuellement riches et nuancées (c’est-à-dire, des individus de qualité), les mots renvoyant aux fonctions et rôles qu’elles occupent prendront d’eux-mêmes un sens neutre, ou plutôt, ambivalent.

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S’en prendre à l’écrit en le réformant de force consisterait tout bonnement à faire l’impasse sur ce qui doit réellement évoluer. Et, plus grave, il s’agit là d’un geste de faible, correspondant aux mécanismes de la censure et des fascismes, qu’ils soient soft ou coercitifs, qui fonctionnent sur ce même principe : s’attaquer à la forme et laisser entendre qu’elle résume le fond, en éclipsant tout simplement ce dernier. Prétendre avec aplomb, comme s’il s’agissait d’une vérité bien établie, qu’il faille enlaidir une langue aussi magnifique pour faire de la place aux femmes est d’une tristesse infinie et laisse à penser que nous avons une foi toute modérée en la capacité élastique de l’esprit humain, mise en œuvre depuis des siècles, à donner sens aux mots et au monde.

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