Défenseur (et locuteur) de la langue occitane, l’écrivain Julien Campredon prend parti en faveur des nationalistes catalans contre le pouvoir central espagnol. Identité, droit à l’autodétermination, respect de la souveraineté : autant de principes qui le font critiquer radicalement le coup de force de Madrid.


Pendant longtemps, la majorité des Français ignorait l’existence de la Catalogne. C’était l’Espagne et rien d’autre, une destination vacances de type Valras-Plage en moins cher. Aujourd’hui c’est une autre affaire : cette Catalogne nous agace avec sa rébellion insensée ! On ne saurait énumérer tous les articles à charge que la presse française lui consacre chaque jour. Le propos y demeure constant : le référendum du 1er octobre dernier est illégal, il ne s’est pas déroulé dans des conditions satisfaisantes, les Catalans sont égoïstes.

Un séparatisme suicidaire mené par des aventuriers?

Même les empêcheurs de penser en rond s’y sont mis : un article de Régis de Castelnau paru dans ces mêmes colonnes est emblématique puisque son auteur prétend que les événements de Catalogne sont le fruit du pire des égoïsmes. Il ne correspondrait qu’à un regroupement de petits bourgeois étriqués et manipulés par Angela Merkel. Cet article est particulièrement emblématique d’un boycott idéologique, dans la mesure où il est écrit par un des rares intellectuels français qui propose en général de prendre le recul juridique nécessaire avant de suivre un quelconque emballement médiatique. Or là, la question juridique de fond est négligemment balayée d’un revers de la main. Ce double refus, et d’accorder la moindre attention aux revendications citoyennes catalanes, et celui de les confronter au droit, est caractéristique de nombreux articles écrits sur le sujet ; si le rejet du processus catalan dans la presse n’est pas systématique, du moins y apparaît-il comme relevant du sentiment dominant. De l’avis de beaucoup, il s’agirait-là d’un séparatisme suicidaire mené par des aventuriers, Carles Puigdemont étant le premier d’entre eux.

Le quotidien Le Monde du 29 octobre donne la voix, sans contradiction, à l’écrivain de langue castillane Javier Cercas, et titre « L’indépendantisme catalan est un populisme ». Que l’on pense que Javier Cercas soit ou non l’intellectuel le plus apte à exposer la situation est une chose, mais ne donner la voix à aucun des 600 auteurs de langue catalane qui ont signé un manifeste en faveur du référendum en est une autre. Y aurait-il un poids pour l’un, deux mesures pour les 600 autres ?

Peu de prénoms catalans dans nos médias

Visiblement, l’iniquité du traitement dans nos médias, loin de choquer, rassure, sans aucune considération pour la réalité espagnole, où des autonomies coexistent. Ainsi, au motif que l’Espagne est à ce jour un seul et même pays, nombreux sont ceux qui se contentent de prendre le témoignage d’un Espagnol demeurant en Catalogne pour le coiffer d’une baratina (bonnet traditionnel catalan), et de le faire parler au nom de tous les Catalans. On peut légitimement s’étonner que la presse française questionne peu de Carma, LLuis, de Joan, de Dolors ou d’Albert, leur préférant des Carmen, Luis, Juan, Dolores, Alberto. Imaginerait-on à contrario que pour parler du destin de l’Alsace ne soit médiatisés qu’une Magali Garrigue et un Jordi Forcadell ? Que les gens n’aient pas à justifier ni de leur prénom ni de leurs origines est une évidence, mais le fait que les prénoms catalans courants apparaissent peu dans ces articles mérite d’être soulevé.

De plus, il ne faudrait pas croire qu’en Espagne des voix ne divergent pas. La Dépêche a ainsi publié l’interview d’Elpidio Silva, ancien juge de la 9ème chambre d’instruction de Madrid, lequel dénonce le « coup d’Etat » de Madrid et appelle à rien de moins que la dissolution du Partido Popular (PP) ainsi qu’à l’incarcération de ses dirigeants. Il explique que la dérive du pouvoir espagnol est telle que ce n’est pas la Catalogne, mais toute l’Espagne qui s’effrite, non pas sous les coups de boutoirs des indépendantismes, mais du fait de la corruption. Le système ne tiendrait désormais plus que par le retour d’un autoritarisme d’un autre temps. Désormais avocat, puisqu’il dit avoir été forcé à renoncer à ses fonctions, il affirme que c’est le gouvernement de Mariano Rajoy qui est sorti de la légalité. Il précise que les élus catalans emprisonnés le sont sur des bases non motivées, et que selon toutes probabilités ils seront lourdement sanctionnés en dépit du droit espagnol. Et lui aussi d’en appeler à l’Union européenne…

Madrid dérive dangereusement

Alors d’une chose ou l’autre : ou l’Espagne est un pays sous-développé dans lequel des mythomanes peuvent être appelés aux plus hautes fonctions de la magistrature, ou Elpidio Silva a raison et l’Espagne est aux portes de la dictature. Il semblerait bien que Mariano Rajoy, faisant tout pour hystériser la crise catalane, soit en train de détruire l’ensemble de la société espagnole et de fragiliser l’Europe par voie de conséquence. Beaucoup sont ceux, en France et en Europe, qui craignent que la sécession de la Catalogne ne créée un précédent, mais alors que dire de l’instauration d’une dictature ? Si l’analyse d’Elpidio Silva est juste, alors une bonne partie de la presse française, en emboîtant le pas au discours officiel de Madrid, fait le jeu complaisant d’un retour en force d’un pouvoir autoritaire en Espagne. Ne serait-ce pas tout au contraire le rôle des observateurs que nous sommes de poser avec impartialité sur la table les arguments des uns et des autres ?

D’un point de vue français, le tort impardonnable des nationalistes catalans, c’est de remettre sur la table la question de l’identité. Or depuis que Nicolas Sarkozy a cherché à imposer un débat sur la thématique de l’identité nationale en 2009, c’est un tabou. Mis à part quelques voix divergentes, c’est donc plutôt un consensus anti-catalans qui s’est constitué en France. Pourtant, avec des élus qui risquent la prison pour leurs idées, un tel mouvement citoyen qui se dresse contre un pouvoir que l’on dit corrompu devrait enthousiasmer une Europe désenchantée. Toute la gauche devrait être solidaire de cet élan, la droite conservatrice devrait se montrer rassurée par la droite indépendantiste catalane, tout comme les libéraux…

Le (vrai) nationalisme diabolisé

Même les adorateurs de Jeanne d’Arc devraient adhérer, eux si prompts à vouloir imposer par référendum la volonté du peuple contre celle imposée par les « élites ». Et pourtant il n’en est rien, les Catalans forment le peuple à abattre car le nationalisme, c’est le mal. Cette détestation du particularisme identitaire a récemment été illustrée par l’étonnante décision des Editions Albert René de supprimer la carte de la Gaulle et son fameux « village gaulois » dans le dernier Opus d’Astérix, Astérix et la Transitalique de Conrad et Ferri sorti en octobre dernier. Dès lors que les Catalans ne s’étonnent plus de rien, si les Français sont prêts à passer leur idole Astérix à l’eau de Javel, c’est foutu, ils n’obtiendront jamais leur soutien.

On commence par déraciner Astérix, on ignore les identités parce que ne n’est pas bien, et alors on n’est plus très loin de retourner sa chemise démocratique. Mais attention, à trop vouloir une chemise neuve, c’est un coup à se retrouver le visage un peu trop au soleil. De Catalogne, bien entendu.

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