« Qu’est-ce qu’un Classique ? » est depuis Sainte-Beuve (priez pour moi !) l’un des sujets les plus donnés en Lettres, les plus commentés sur le Web. J’ai gardé dans mes archives une bonne copie d’élève qui commence ainsi :

« ‘J’espère un jour ne plus être à la mode pour devenir un classique’, avoue Pedro Almodovar : singulier aveu pour un spécialiste de la provocation. Mais peut-être ne faut-il pas s’en étonner. La notion de « classique », en cinéma, en littérature comme dans tous les arts, pose un problème épineux. Si le Classique au sens restreint — entre le début du règne de Louis XIV et la Révolution — se définit assez aisément (à ceci près qu’à l’époque ces Classiques étaient des Modernes), l’œuvre classique — toute œuvre primordiale, quand bien même elle ne serait pas primitive — est plus complexe à cerner. Quoi de commun entre Ruy Blas, Phèdre, ou Du côté de chez Swann ? »

Défigurer Bovary

On voit le genre, très khâgnal. L’accroche décalée n’empêche pas de citer, très rapidement, quelques titres hétérogènes qui assurent le correcteur que l’étudiant appartient bien à son monde culturel, et a appris deux ou trois choses à fréquenter ses cours… Et je ne dirai rien de ce « en même temps » induit — un modèle exportable sur la longue durée…

Mais ça, c’était hier.

Un Classique désormais est une œuvre littéraire qu’il est recommandé de charcuter jusqu’à ce qu’elle soit méconnaissable. Un quartier de bœuf que le prof-équarisseur jette sur la table des élèves-bouchers pour qu’ils la réduisent en purée. Dans le McDO, ça passe mieux.
C’est de la littérature tartare, comme le steak du même nom. Ce n’est plus Flaubert disséquant Madame Bovary — dont on se souciait de savoir, il y a deux ans, si elle mangeait équilibré, grâce aux programmes de Najat. C’est Kevin et Yasmina atomisant Flaubert.

Par exemple…

La Princesse de crève…

Vous vous rappelez sans doute ces déclarations à l’emporte-pièce de Nicolas Sarkozy contre la Princesse de Clèves. C’était le 23 février 2006, à Lyon. Promettant d’en finir avec « la pression des concours et des examens », il avait lancé : « L’autre jour, je m’amusais — on s’amuse comme on peut — à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! » Sensation. Deux ans plus tard, en juillet 2008, le chef de l’Etat faisait l’apologie du bénévolat qui, disait-il, devait être reconnu par les concours administratifs — « car ça vaut autant que de savoir par cœur La Princesse de Clèves. J’ai rien contre, mais… bon, j’avais beaucoup souffert sur elle ».

L’une de ces formulations d’une ambiguïté équivoque qui font que l’on pardonne beaucoup de choses à Sarko, tant il nous fait sourire.

N’empêche que dans les mois qui suivirent, de nombreuses lectures de la Princesses’organisèrent dans des lieux publics. Et les ventes s’envolèrent — une façon intelligente, enfin, de protester…

Fini de rire.

Non mais allô Marivaux ! 

Enter Florence Charravin, aujourd’hui IPR de Lettres en PACA, qui lorsqu’elle était encore enseignante, au lycée Aubanel d’Avignon — c’est plein de populations déshéritées, Avignon, elles valent bien un enseignement particulier et pédagogiquement constructif, et même constructiviste —, avait travaillé avec ses Premières sur le roman de Mme de Lafayette en créant un compte Facebook sur lequel les élèves pouvaient échanger leurs impressions de lecture.

Ah, ces « pratiques orales numériques » appliquées à la littérature, c’est trop beau ! Elle avait fini par leur suggérer de réécrire le chef d’œuvre dans leur langage, en modifiant l’intrigue de façon à ce que ça leur parle. On appelle cela s’approprier une œuvre, chez les didactichiens du Français. Alors, à la fin, elle se tape Nemours, cette pétasse ?

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Les Cahiers pédagogiques, bible du pédago, s’en sont enthousiasmés. À propos, ça avance, cette suppression de subvention ?

Notez que ce n’est pas plus délirant que la proposition faite par une prof du lycée de l’Iroise, à Brest — qui travaillant sur le Jeu de l’amour et du hasard, a suggéré à ses élèves de doter les personnages d’un Smartphone et de modifier l’œuvre en fonction de…

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