En 2015, Dorit Rabinyan a publié en Israël son troisième roman, intitulé Geder Haya, littéralement Haie vivante. L’histoire est simple : Liat, jeune traductrice israélienne en congé sabbatique aux Etats-Unis et Hlimi, jeune artiste peintre palestinien se rencontrent à New-York, tombent fous amoureux, vont vivre leur passion pendant les quelques mois qui restent avant le retour programmé de l’une à Tel Aviv, de l’autre à Ramallah. Dès le premier instant, l’Israélienne et le Palestinien sont conscients d’être séparés par une haie vivante, Geder Haya, cette haie aussi implacable que l’histoire de leurs peuples, aussi vivante que ces jeunes juifs et arabes qui se combattent.

En Israël, le roman scandalise un ministre

Retour à la réalité. Voilà qu’une certaine Dalia Fenig, responsable au ministère de la Culture que dirige alors Naftali Bennet, décide de supprimer ce roman de la liste des livres à conseiller en terminale.

Sous quel prétexte ? Cette histoire risque d’encourager une assimilation entre les Israéliens et les Palestiniens. Il pourrait donc être une menace à une identité séparée. Il ne s’agit pas de censure précise-t-elle, juste de précaution. Les écrivains israéliens A. B. Yehoshua, D. Grossman, Amos Oz et d’autres montent au créneau et défendent le livre de Dorit Rabinyan au nom de la liberté de la création.

Le livre devient en quelques mois un best-seller en Israël et sera traduit dans le monde entier. Geder Haya est paru il y a quelques mois en France sous le titre (bien moins fort que l’original) Sous la même étoile.

A l’occasion des « Lettres d’Israel », qui viennent de se dérouler à Paris, de nombreux écrivains israéliens étaient présents, dont Dorit Rabinyan. C’est là que j’ai rencontré cette jeune femme. On ne donne pas ses 45 ans à cette belle brune persane fille de réfugiés iraniens en Israël. Entretien.

Maya Nahum. Vous pouvez remercier le ministère israélien de la Culture d’avoir offert un tel écho à votre livre. Que craignait-il?

Dorit Rabinyan. Les alliés de Netanyahou ont fait de mon roman un outil de propagande alors que c’était juste un travail littéraire. Bien sûr, le conflit israélo-palestinien y est très présent, mais au-delà de ce contexte, l’image de cette haie contient une multitude de haies que toute histoire d’amour affronte, dont la peur. Pendant les six ans d’écriture, j’ai voulu évité tous les pièges qui auraient romantisé la guerre et l’occupation.

Est-ce votre histoire ?

J’ai aimé un Palestinien. Il est mort, noyé. Ce roman est une lettre d’amour, une sorte de reprise du dialogue avec lui. C’est une manière de lui faire du bouche-à-bouche. Pour le faire ressusciter par les mots, en hébreu. Cet hébreu que j aime et qui lui a tant pris.

J’ai travaillé avec un microscope, au plus près des personnages, puis avec un télescope, au plus loin, pour appréhender le décor et la situation. C’était comme une danse incessante entre ces deux distances qui me permettait de passer de l’individu au global.

Mon récit parle de la peur de l’amour, de fusionner avec l’être aimé, de s’y perdre, mais aussi de la peur israélienne d’appartenir au Moyen-Orient, de perdre notre identité juive en appartenant au monde oriental. Dans la relation amoureuse entre deux êtres ou dans nos rapports avec les Palestiniens, c’est pareil, une séparation est nécessaire pour que ça marche. Dans les deux cas, la ligne verte doit être claire. Sinon on risque de perdre ce qu’on partage.

Liat, votre héroïne, c’est vous?

Non. Elle est plus rude, plus cash que moi. Je suis différente. Je veux regarder l’autre de la manière dont nous l’enseigne Levinas. Je cherche l’empathie. Mon livre parle de ça, de l’empathie. En Israel, la moitié de la population ne semble pas responsable de ce qui se passe vis a vis des voisins arabes et le gouvernement considère tous les arabes  comme des terroristes. C’est invivable.

Beaucoup de Juifs reprochent  à la gauche israélienne son angélisme, en particulier chez vos collègues écrivains. Où vous situez-vous?

Je peux aussi être agressive avec la gauche. Je ne veux pas qu’Israël soit un occupant, mais je ne veux pas non plus qu’on devienne des occupés. Et surtout pas une minorité. Comme ce droit au retour, il doit être symbolique, sinon l’impact démographique serait dangereux. Je prie pour une paix « modeste », mais un Etat binational est inconcevable. La séparation est nécessaire. Je suis viscéralement attachée à ma terre, à ma ville, à ma maison. Être universel est possible quand vous êtes sûr de posséder un home. Je tiens à mon identité, même si entre nous et nos voisins il existe une grande similitude, ce qui est d’ailleurs difficile à accepter pour de nombreux israéliens.

Vous voulez parler des séfarades?

Pas seulement. Ceci dit, vivre avec les ashkénazes est déjà complexe pour les séfarades, alors avec les Arabes… Ils ont voté majoritairement pour Netanyahou. Ils ont une histoire ancienne avec les Arabes faite de beaucoup de douleur. Ils ont tellement peur de leur ressembler qu’ils préfèrent les haïr. Craignent-ils d’être plus arabes que juifs? C’est drôle de voir que les femmes se teignent leur chevelure en blond.

Après tant d’années d’oppression, il serait temps de se libérer de la victimisation et de  l’héroïsme, ces deux attitudes qui constituent  le roman national. Des deux côtés. Encore une similitude qui doit cesser, pour pouvoir imaginer la paix et l’harmonie, qui font si peur. Comme si elles signifiaient fusion alors qu’elles seront le fruit d’une séparation claire.

Quel écrivain israélien est votre modèle?

A.B. Yehoshua bien sûr

La littérature peut-elle faire bouger les esprits?

Je ne sais pas. Mais la réaction du gouvernement de Netanyahou face à un simple roman me donne de l’espoir.

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