Si l’on ne peut pas mettre sur le même plan les meurtres de Samuel Paty en France et de George Floyd aux États-Unis, les réactions de la presse internationale à ces deux drames sont riches d’enseignements.


George Floyd, Samuel Paty : deux pères de famille, deux assassinats atroces, deux actes d’une cruauté insoutenable, suscitant des tollés d’indignation parfaitement justifiées.

Pourtant, tandis que le crime commis aux États-Unis a fait l’objet de condamnations de tous les horizons politiques, et a provoqué des manifestations presque dans le monde entier, celui commis en France n’a eu pour la plupart que des échos atténués et polis au-delà des frontières hexagonales. Certes, les comparaisons sont délicates, mais il s’agit dans les deux cas de meurtres ayant une portée sociale et symbolique, interrogeant l’état de droit et l’égalité devant la loi dans nos pays démocratiques. C’est ainsi que l’extraordinaire disparité, au niveau international, dans les réactions, que ce soit celles des politiques ou des citoyens, incite à la réflexion. Est-ce la différence entre, d’une part, un crime commis par un Blanc et, d’autre part, un crime commis sur un Blanc ? Est-ce parce que l’égalité entre les communautés est tellement plus importante que la liberté d’expression ? Ou parce que, obscurément, beaucoup de gens pensent qu’une victime de la police est d’emblée innocente, tandis qu’une victime du fanatisme religieux est forcément complice de son propre assassinat ?

La France traverse une épreuve terrible

Certes, la plupart des médias étrangers ont couvert l’abomination de vendredi dernier et la manifestation de dimanche. Peut-on dire que les gouvernements étrangers ont réagi de manière idoine ? Ce ne sont pas les états les plus proches de la France en termes d’alliance ou de géographie qui se sont empressés d’exprimer leur condamnation sans réserve à la fois du crime et de l’extrémisme sectaire, mais l’Arabie saoudite et l’Égypte. Celui que les bien-pensants considèrent comme le plus grand méchant de la planète, Donald Trump, a trouvé le temps, au milieu de sa folle tournée électorale, d’adresser un message de solidarité à la France, exprimée dans un langage bien à lui : « Au nom des États-Unis, je voudrais présenter mes plus sincères condoléances à mon ami, le Président Macron de France ; (…) La France traverse une épreuve terrible et Macron est un gars formidable. » Plus près de nous, Ursula van der Leyen s’est fendue d’un tweet convenu, aussi lénifiant que de l’eau savonneuse tiède, mettant l’accent sur le rôle essentiel de l’éducation dans une société démocratique, plutôt que sur l’influence néfaste de l’intolérance fanatique.

Au moins ces exemples font preuve d’une certaine conscience de l’énormité de cet événement et du fait qu’il constitue un calvaire que subit une nation entière. C’est tout le contraire de la réaction d’une partie de la gauche anglo-saxonne qui se met en quatre pour minimiser l’importance de l’atrocité ou pour maquiller un véritable crime politique en simple fait divers. Tout le monde connaît déjà le scandale provoqué par l’article du New York Times, publié initialement sous le titre : « La police française abat un homme après une attaque mortelle au couteau dans la rue. »(1) Maladresse passagère ou parti pris doctrinaire ? Le titre a été modifié depuis, mais le journal, en la personne de son correspondant parisien, Adam Nossiter, persiste et signe dans ce tour de passe-passe idéologique. Lundi, il met l’accent sur la nature brutale et systématique des mesures prises par les autorités françaises contre les organisations islamistes, sous le titre : « Après la décapitation d’un enseignant, la France lance une campagne de répression générale contre « l’ennemi interne. » » Quant au site du grand média américain, NBC, il a publié un article qui se focalise sur le fait que des élèves auraient prévenu Samuel Paty des conséquences possibles de son acte – sous-texte : il est donc en partie responsable de son sort. Le titre est le suivant : « On a averti l’enseignant français décapité des dangers de montrer les images du prophète Mohammed avant l’attaque « islamiste. » » Le fait que le dernier mot soit mis entre guillemets jette un doute sur la véritable nature du crime.

Gauche hypocrite

Ce n’est guère mieux quand les syndicats d’enseignants tentent de se montrer solidaires avec leurs collègues français. Le Syndicat national de l’éducation (NEU) britannique, commet un tweet qui s’efforce d’exprimer sa solidarité avec le SNESFSU français tout en évitant soigneusement d’évoquer le crime lui-même. Au lieu de parler de l’acte abominable, le texte très court fait référence à « this sad day » – ce « jour de tristesse » – comme s’il s’agissait d’un simple enterrement. Est-il nécessaire de préciser que ces représentants d’une gauche hypocrite sont prêts à tout pour ne pas froisser ceux qu’ils considèrent comme des alliés politiques en dépit de l’absence de valeurs communes ? À moins que cette absence ne soit qu’apparente… Car, tandis que certains à gauche s’adonnent à des acrobaties dialectiques pour ne pas dire qu’il s’agit d’un acte de fanatisme religieux, leurs complices intégristes s’en donnent à cœur joie, dénonçant ouvertement tout, depuis la liberté d’expression et la laïcité jusqu’à la France et la civilisation occidentale décadente… Un Kurde établi en Angleterre, Dana Nawzar Jaf, pur produit du système universitaire anglo-américain, se décrivant comme « chercheur, acteur et militant », a tweeté sa « condamnation totale » de « l’assassinat brutal et insensé » du… suspect musulman « par la police française » et de « l’utilisation d’une force disproportionnée contre quelqu’un qui est soupçonné de crime à l’arme blanche » (voir notre image).

tweet-dnjTwitter a finalement eu la décence humaine d’effacer son tweet, mais, dans le passé, l’auteur en question a publié dans la très respectable revue hebdomadaire de gauche, The New Statesman. Aussi respectable au premier abord et moins censuré par Twitter, Roshan M. Salih, rédacteur du site d’actualités musulmanes, 5Pillars, de réputation modérée, n’y va pas par quatre chemins non plus. Dès vendredi soir, il avertit que « La France est sur une pente très obscure. L’oppression et la brutalisation des musulmans ne connaissent plus de limites. Et la violence terrible semble destinée à se perpétuer. »

Le lendemain matin, il enchaîne en appelant à la dissolution de Charlie Hebdo – « ce torchon raciste, islamophobe » – par les autorités françaises.

Répondant à l’argument selon lequel les chrétiens pour leur part supportent le droit au blasphème, il explique que « c’est parce que le christianisme est une religion défaite (au moins en Europe) et qu’il a abandonné ses valeurs il y a longtemps. Pas surprenant si les églises sont vides : nous devrions les appeler, comme les pubs, de futures mosquées. »

Ses alliés de gauche, ennemis déclarés de toute forme de patriarcat, seront-ils d’accord avec la conversion des chapelles et des bars en lieux de culte d’une religion aussi patriarcale, lieux que tout le monde sera obligé de fréquenter, puisqu’il s’agit ici, à l’évidence, de convertir les citoyens, sans exception, à cette foi apparemment intransigeante?

L’indulgence coupable d’une grande partie de la gauche internationale à l’égard du crime d’Éragny risque d’avoir deux conséquences préjudiciables : d’abord, elle encourage les extrémistes islamistes à persister dans leur tentative de démolition de la civilisation moderne ; ensuite, elle donne l’impression – peut-être à dessein – que toute critique de cet extrémisme vient de la droite, voire de l’extrême droite. Pourtant, le combat pour les valeurs qu’incarnait le professeur assassiné est un combat qui devrait rassembler tous les citoyens, quelles que soient leurs opinions politiques, leur religion ou leur pays. C’est un combat qui devrait être aussi universel, aussi planétaire, que celui de Georges Floyd.

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