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Desproges sans rire, rire sans Desproges

A l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort, Le Seuil publie Tout Desproges (1450 pages + 1 DVD). Inutile de dire que je ne m’y suis pas replongé. Cette “somme” finit par être assommante. Trop de textes déjà lus ou entendus – y compris, il faut bien le dire, quelques longueurs. Je veux parler bien sûr de ces tunnels obscurs et vides où le chroniqueur Desproges, visiblement payé au feuillet, débite au kilomètre des “loufoqueries” dignes de Pierre Dac, c’est-à-dire indignes de lui. Mais j’arrête : on dirait que ça déteint…

Au risque de choquer celles et ceux qui ne le seraient pas encore, je pense que le meilleur de Desproges, il le doit à son cancer. Face à la mort on fait moins le malin, et on n’en est que plus intelligent. Parce qu’enfin, que l’on croie au Ciel ou qu’on n’y croie pas, l’approche du sommeil éternel, ça réveille !

Si Desproges est drôle, c’est qu’il est tragique au sens grec, c’est-à-dire humain, du terme : confronté à une fatalité qu’il ne peut refuser qu’en l’accélérant, et relativiser qu’en l’acceptant. “Politesse du désespoir”, et toute cette sorte de choses…

L’essentiel de l’esprit desprogésien, si je puis me permettre, tient dans le titre d’un de ses opuscules : Vivons heureux en attendant la mort ! Ce qui me séduit bien sûr dans ce mot d’ordre, au-delà du banal désespoir athée, c’est le défi hussard, profond et léger comme j’aime [1. “Superficiel par profondeur”, comme disait il y a vingt-cinq siècles un philosophe grec dont j’ai oublié le nom là tout de suite.].

Si Desproges n’avait pas été drôle, il se serait appelé Cioran. Le soi-disant stoïcisme mégalomaniaque de ce maître-à-mourir m’insupporte tant que je l’aurais volontiers chantalsébirisé si la nature n’avait pris les devants.

Par bonheur chez Desproges, le crabe n’a rongé que le corps, pas l’esprit.

Un cancer assumé, c’est un peu comme le “naufrage” de la vieillesse anticipé et balisé : dans l’étroitesse imposée, et par un paradoxe qui n’est qu’apparent, on trouve soudain une liberté nouvelle ! On relativise ce qu’on croyait être nos obsessions ou nos ambitions. On est moins pressé d’”arriver”, dès qu’on a compris où on va en vrai.

En tant qu’humoriste agréé, Desproges connaissait la longueur de sa chaîne ; mais elle a dû lui paraître moins courte dès lors qu’il l’a mesurée non plus seulement en cm, mais en années… Le charme discret de Pierre, c’est celui d’un misanthrope tellement lucide sur lui-même qu’il a fini par ne plus l’être (misanthrope). Je le vois, presque physiquement, comme un E.T. qui s’attacherait progressivement à la race humaine tout en sachant qu’il doit, de toutes façons, téléphoner maison. “Rire contre la mort”, après tout c’est pas plus con que “Rire contre le racisme [2. Dès que le rire devient « citoyen » il s’évanouit., allez savoir pourquoi…]”.

Las ! Même au bord de l’Achéron, ce PD [3. Ceci n’est pas une blague antisémite.] n’a pas vraiment franchi le Rubicon. A preuve, son inadmissible et consensuel aphorisme : “On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui !” Ce vent intellectuel, il le lâcha un jour courageusement – mais pas devant “n’importe qui” : face à Jean-Marie Le Pen, les yeux dans l’œil [4. Le Tribunal des flagrants délires, 1984.]. Fausse audace, ou vraie faveur buccale à nos “maîtres censeurs” ?

Le pire c’est qu’entre-temps, cette maxime creuse est devenue proverbiale [5. Voir l’édito désert du lugubre “Dossier Rire” de Libé (19 avril 2008), qui s’ouvrait sur ce piètre apophtègme.] : au cours des vingt dernières années, je jurerais l’avoir entendue mille fois… Dans les débats télé, dans les dîners en ville et même dans les conversations avec mes amis !

La lancinante question du “Peut-on rire de tout ?” est désormais expédiée en quinze secondes : “n’importe qui” cite Desproges, tout le monde opine, et le débat est clos.


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