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Des non-mots pour ne pas dire

Des non-mots pour ne pas dire
Troupeau de moutons en Nouvelle-Zélande, 2015. SIPA. 00712819_000005

Pour supprimer la pensée, supprimer la langue… Cette triste vérité s’applique partout, y compris outre-Rhin.


Le 6 mai dernier, Jean-Michel Blanquer publiait une circulaire proscrivant, dans le cadre scolaire, l’usage du “point médian”, cette altération de notre langue demandée par des associations militant contre le sexisme. Contrairement à ce que certains prétendirent, cette injonction du ministre de l’Éducation Nationale était utile et même nécessaire. Le “point médian” gagne du terrain : il est notamment utilisé par le SNES, syndicat majoritaire des enseignants, ainsi que par des organismes soutenus officiellement par le Ministère de l’Éducation Nationale, comme le populaire concours Alkindi (1).

Les Français ne sont pas les seuls à subir les assauts du progressisme dans ce domaine. Ainsi, la Verein Deutsche Sprache, association de défense de la langue allemande, dénonçait il y a deux ans les « atteintes de plus en plus nombreuses portées à la langue allemande au nom de l’égalité des sexes » (2). Il faut dire que, ces dernières années, la guerre civile du langage a pris chez nos voisins une tournure proprement orwellienne. Vous avez aimé le Newspeak de 1984 ? Vous en avez rêvé ? Vous allez adorer Nina Janich, titulaire d’une chaire de linguistique à l’université de Darmstadt et auteur d’une thèse sur les stratégies en publicité commerciale.

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Depuis 2011, Nina Janich est la porte-parole du jury qui, chaque mois de janvier, élit le “non-mot de l’année” (Unwort des Jahres, en version originale). Le concept est simple : des citoyens proposent des mots qu’ils souhaiteraient voir mis à l’Index, une liste est constituée, soumise à un jury composé de quatre linguistes et d’un journaliste. Le jury se met d’accord sur le terme à honnir, lequel sera désormais affublé de l’infamante étiquette “Unwort”. À charge ensuite à l’ensemble de la société de ne plus l’employer.

Alors ? Quel type de mots doivent disparaître ? Vraiment, on se demande. Voici, pour information, le palmarès des dernières années.

2012 : Opfer-Abo (abonnement-victime) : recours à la victimisation systématique.

2013 : Sozialtourismus (tourisme social) : venir dans un pays aux seules fins de profiter de son système social.

2014 : Lügenpresse (presse à mensonge).

2015 : Gutmensch (bienpensant).

2016 : Volksverräter (traître au peuple) : homme politique négligeant les questions qui préoccupent les citoyens.

2017 : Alternative Fakten (faits aternatifs).

2018 : Anti-Abschiebe-Industrie (industrie anti-expulsions) : ensemble des personnes venant en aide aux immigrés devant être expulsés du pays et qui en tirent éventuellement profit.

2019 : Klimahysterie (hystérie climatique) : l’emballement autour de la question du changement climatique.

2020 : Rückführungspatenschaften (sponsor de retour) : terme utilisé par la Commission Européenne afin que les États refusant des réfugiés prennent à leur charge leur retour au pays.

2020 ex aequo : Corona-Diktatur : ensemble des mesures allant à l’encontre des libertés individuelles dans la lutte contre la pandémie.

Le Newspeak, tel qu’il est décrit par Orwell, réduit volontairement le langage afin de rendre impossible l’expression des idées subversives. Nous y sommes. Lors d’un entretien accordé au Goethe Institut en mai 2018 (3), la journaliste Marlene Halser demande à Nina Janich ce qu’elle répond à ceux qui l’accusent de participer à une “police de la pensée”. Réponse (traduction Google) : 

« On ne peut ignorer le fait qu’il existe un lien entre le langage et la pensée. La question cruciale est : l’attitude doit-elle changer avant la langue ? Ou la posture peut-elle changer grâce à une réflexion consciente sur le langage ? Nous, linguistes du jury, poursuivons une approche constructiviste et pensons que le langage façonne la réalité. Il s’ensuit qu’en réfléchissant et en critiquant la langue, on peut influencer les attitudes des gens ». 

Orwell disait la même chose, plus directement.

Lorsque la journaliste demande à Nina Janich si les Unwörte (non-mots) suivent une quelconque orientation politique, celle-ci répond (traduction Google) : 

« Nous sommes, bien sûr, des personnes ayant une opinion politique, donc c’est possible. Nous essayons toutefois d’argumenter et de discuter au niveau de la langue et non sur la base de nos opinions personnelles. Il est aussi possible que l’orientation dépende des expéditeurs. Nous  choisissons parmi les mots qui nous sont envoyés et ne sommes par conséquent pas responsables de la sélection de départ. Les membres du jury sont proches des différents partis politiques. Nous nous efforçons de ne dicter aucune direction politique lors de l’élection. Mais une chose est également certaine : nous n’inviterions probablement pas un homme politique de l’AfD (4) dans le jury juste pour obtenir un débat plus équilibré ». 

Autrement dit : nous sommes ouverts aux différentes opinions des gens qui pensent comme nous.

Goethe écrivait que l’âme d’un peuple vit dans sa langue. Est-ce l’âme que l’on vise lorsqu’on attaque la langue ? Il est possible que les Unworts, attendus chaque année par le public allemand, témoignent d’une culpabilité nationale. Dans ce cas, nous ne serions pas à l’abri de l’ouverture d’un nouveau front de la guerre des mots sur notre sol, avec des censeurs ravis de pouvoir utiliser ce nouvel outil. Après les “mutins de Panurge” de Philippe Muray, avons-nous affaire maintenant aux “matons de Panurge” ?


(1) https://www.concours-alkindi.fr/#/pageWhoAreWe

(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2019/03/26/en-allemagne-des-linguistes-en-guerre-contre-les-gagas-du-genre_5441199_3210.html

(3) https://www.goethe.de/ins/cz/de/kul/the/ktx/21458980.html

(4) AfD : Alternative für Deutschland, parti populiste réunissant autour de 10% des votes ces dernières années.


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