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Des lois de Kirchhoff à la révision de la Constitution

Une tribune libre de Rémy Prud'homme

Des lois de Kirchhoff à la révision de la Constitution
Emmanuel Macron à Saint Gervais le 13 février 2020 © ALLILI MOURAD/SIPA Numéro de reportage: 00944985_000063

Kirchhoff est un physicien allemand de 19ème siècle qui a établi les lois qui régissent l’intensité du courant dans un réseau électrique. On raconte que, récemment, dans un grand pays occidental, un conseil gouvernemental de haut niveau discutait de je ne sais quelle mesure de régulation de l’électricité. « Pas possible, dit le conseiller scientifique, cela contredirait les lois de Kirchhoff ». « Objection ridicule, rétorqua le Président, ce qu’une loi a décidé, une autre loi peut l’annuler ; et je contrôle bien mon Congrès ». Cette anecdote – vraisemblable sinon véridique – éclaire le débat français actuel sur la préservation de l’environnement, et son éventuelle inscription dans le préambule de la Constitution.

Une formulation fautive

Le gouvernement a fait voter par l’Assemblée Nationale le texte suivant : « La France garantit la préservation de l’environnement et de la diversité biologique et lutte contre le dérèglement climatique ». Ce texte est destiné à être soumis à referendum. Il est lamentable. On notera tout d’abord que l’expression « dérèglement climatique » est doublement fautive. Grammaticalement, tout d’abord. Elle confond l’adjectif avec le complément de nom, à l’anglaise. Le législateur veut parler du dérèglement du climat, pas d’un dérèglement d’on ne sait quoi (des mœurs, par exemple) qui serait d’origine ou de caractère climatique. Le préambule de la Constitution française mérite mieux qu’un anglicisme ambigu. Conceptuellement, ensuite. « Dérèglement » fait référence à un « règlement » du climat qui n’a aucune existence réelle, et auquel le législateur serait bien embarrassé de donner un contenu précis. On observera aussi en passant que les objectifs vagues et implicites du texte (« préservation », « lutte contre le changement ») sont ingénument conservateurs, passéistes, pour ne pas dire  réactionnaires. Mais c’est surtout l’idée que la France pourrait « garantir » quoi que ce soit dans ce domaine qui est une absurdité.

L’évolution de l’environnement et du climat est évidemment un phénomène global. Les causes de cette évolution sont complexes, et encore mal connues. En simplifiant beaucoup, on peut distinguer deux systèmes explicatifs : 1) un système planétaire qui considère que la température de notre globe est déterminée par l’évolution du soleil ou par l’alignement des planètes ; 2) un système anthropique qui fait dépendre la température de la terre du stock de CO2 de l’atmosphère, lui-même alimenté par les rejets de CO2 de l’activité des hommes. On ne cherchera pas ici à comparer les mérites de ces deux systèmes explicatifs, qui peuvent d’ailleurs coexister, et combiner leurs effets.

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Ce qui est certain, et évident, c’est que dans les deux cas la capacité de la France à « agir » sur le climat est nulle ou insignifiante. Dans le premier cas, l’évolution dépend du soleil ; dans le second elle est (fort peu d’ailleurs) entre les mains de la Chine. Si Jupiter en son Olympe croit qu’il peut commander à ces gros acteurs, il se trompe. 

La France est (de ce point de vue) insignifiante

Josue a bien (selon la Bible) arrêté le soleil, mais pour un jour seulement, sans effet sur la température. En ce qui concerne les rejets de CO2, les chiffres sont les suivants : la France rejette 0,3 (milliards de tonnes) annuellement, la Chine 9, le monde 33, et le stock mondial est de 3 200. Un doublement du stock entraine une augmentation de la température du globe d’environ 1,5° centigrade. La moitié des rejets annuels sont absorbés par les océans et la végétation. Ces données (proposées par le GIEC), et quelques règles de trois, suffisent pour calculer que les rejets annuels de la France augmentent la température du globe d’environ 0,00007 °C. Si, par on ne sait quel miracle au coût catastrophique, la France réduisait du jour au lendemain à zéro ses rejets de CO2, au bout de 30 ans la température du globe s’en trouverait réduite d’environ 0,002 °C, c’est-à-dire d’un imperceptible 2/1000ième de degré.
Une minute de réflexion montre donc que la France ne peut pas modifier l’évolution du climat. Ce n’est pas une affaire de volonté politique, c’est une affaire de réalité physique. Faire à la France obligation de « garantir » quoi que ce soit dans un domaine où elle est totalement désarmée n’a aucun sens. C’est une posture, une invocation, une incantation, une procession pour la pluie. Placer ce déni de science et de raison dans un texte aussi sacré que le préambule de la Constitution est effrayant. Il est triste de penser qu’une écrasante majorité de l’Assemblée Nationale a commis un tel crime contre l’esprit. Nos gouvernants et nos parlementaires sont comme ce président qui se flattait de faire modifier par son Congrès les lois de Kirchhoff.


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Diplômé d'HEC, d'Harvard, docteur en Sciences économiques, Rémy Prud'homme est professeur émérite à l'université Paris XII. Il a enseigné à Phnom-Penh, à Lille, à Sciences Po, à l'Ecole des Ponts, ainsi qu'au Massachussets Institute of Technology (MIT). Il a été Directeur adjoint de la Direction de l'Environnement à l'OCDE et consultant fréquent de la Banque Mondiale. Il a publié une douzaine de livres, et environ 200 articles dans des revues scientifiques.

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