Dans ce flux ininterrompu qu’on appelle « l’actu » il nous arrive d’éprouver  un sentiment de déjà-vu. C’était le cas l’autre jour avec l’annonce de la désignation d’Edouard Martin, le militant syndical de Gandrange et Florange, comme tête de liste PS dans le Grand-Est aux européennes. Plus que cet événement politique en lui-même, ce sont les réactions de certains de ses anciens camarades qui m’ont fait passer une petite heure à feuilleter mes livres d’Histoire. Car cet épisode m’en a rappelé un autre : la rencontre de Marcelin Albert et Georges Clemenceau.

Dans le Midi, la fin du XIXe siècle et le début du XXe sont marqués par la crise profonde de l’un des secteurs clés de l’économie régionale : la viticulture. Les séquelles du phylloxéra, ce petit parasite qui ravagera la vigne française, a déclenché une série d’événements qui ont bouleversé cette région où l’immigration de travail d’origine italienne alimente un tissu de petites entreprises familiales de plus en plus précaires.

Au début du siècle dernier, ces tensions se cristallisent autour d’une revendication majeure : le combat des bouilleurs de cru contre la fraude, luttant pour la défense de leurs droits et du vin naturel. Les petits acteurs économiques locaux entrent alors en lutte contre les négociants et les industriels du secteur.

Dans ce conflit aux enjeux multiples, un homme sort du lot : Marcelin Albert. Natif d’Argeliers (Aude), Albert, âgé de plus de cinquante ans, était une sorte de touche-à-tout au parcours de vie assez riche. Après avoir travaillé les vignes appartenant à sa famille, il a été zouave en Algérie puis conseiller municipal dans sa ville natale où il a tenu un café et joué dans une troupe de théâtre amateur.

Quand la crise éclate pendant l’hiver 1907, Marcelin Albert, qu’on surnomme dans la région la Cigale, décide d’envoyer un télégramme au président du Conseil et ministre de l’intérieur Georges Clemenceau : « Devoir gouvernement empêcher choc. S’il se produit, les clés ouvriront portes prison, pourront jamais rouvrir portes tombeaux ».  L’appel restant sans réponse, Albert, à la tête des vignerons de la région d’Argeliers, lance un mouvement qui prend très vite de l’ampleur. 300 personnes se rassemblent fin mars pour l’écouter, ils sont plus de dix mille un mois plus tard et plus de 500 000 place de la Comédie à Montpellier le 9 juin 1907.  À ce moment-là, Marcelin Albert étant devenu un acteur de premier plan et la crise un fait politique majeur, le gouvernement Clemenceau décide d’envoyer l’armée pour casser le mouvement.

Albert parvient à échapper à la police et se rend le 22 juin à Paris afin de s’adresser directement à l’Assemblée nationale, en plein débat sur la loi contre la fraude. L’Assemblée refuse de le recevoir mais Clemenceau décide de lui accorder une audience place Beauvau. Le Tigre ne fera qu’une bouchée du cafetier et comédien amateur d’Argeliers. Contre la vague promesse de lutter contre la fraude, Albert s’engage à se rendre dans le Midi pour calmer la rébellion. Avant de lui donner congé, Clemenceau fait un geste personnel envers son « nouvel ami » : il lui donne un billet de cent francs pour lui permettre de regagner Argeliers. Marcelin Albert accepte et scelle alors son destin. Aussitôt, Clemenceau raconte l’anecdote à la presse et, en quelques jours, le leader populaire devient un « vendu ». Après avoir échappé de justesse au lynchage que lui préparaient certains de ses anciens camarades, Marcelin Albert se voit obligé de quitter la région. Il s’installe an Algérie où il mourra en 1921, ruiné.

Certes, Harlem Désir n’est pas Georges Clemenceau et Edouard Martin n’a pas déployé de talents d’orateur comparables, même de loin, à ceux de Marcelin Albert et malgré l’inflation, cent francs de 1907 n’égalent pas les indemnités de député européen. Cependant, dans ce genre d’affaire, on ne sait jamais à l’avance qui est dupe de qui et qui manipule qui. Clemenceau avait vaincu Marcelin Albert par KO. Quant à Edouard Martin, son histoire n’est pas encore écrite.

*Photo : COLLECTION YLI/SIPA. 00513702_000010.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...