Pour qui voulait s’abstraire un peu de la frénésie du « tweet » et de l’instantanéité médiatique qui s’est immédiatement mise à sa remorque, on pouvait trouver matière à méditer sur la durée en politique en regardant le documentaire de Patrick Jeudy, De Gaulle, le géant aux pieds d’argile, qu’Arte rediffuse samedi 16 juin à 16h30[1. Rediffusion dès à présent en Replay sur Arte TV jusqu’au mardi 19.].

S’inspirant d’une interview donnée à Michel Droit et diffusée le 7 juin 1968, Patrick Jeudy revient sur les moments où De Gaulle, pour paraphraser ses propres mots, a pensé quitter l’Histoire : en 1940, lorsque les Français libres affrontent la France de Vichy à Dakar ; en 1942, lorsqu’il manque d’être débarqué de son mouvement au profit de Giraud ; en 1946, lorsqu’il comprend que le « jeu des partis » l’empêchera de gouverner comme il l’entend ; en 1954, lorsqu’il se met en retrait du RPF qui intégrait le jeu institutionnel de la IVe République ; en 1965, lorsqu’il est mis en ballottage par François Mitterrand lors des premières élections présidentielles au suffrage universel direct.

En s’appuyant sur ces épisodes, le documentaire a pour ambition de révéler l’homme derrière le masque de l’homme d’Etat. Passons rapidement sur le procédé de narration qui recourt au vouvoiement pour mieux sonder l’intimité du sujet et qui instaure, finalement, plus de distance que de proximité. Le principal mérite du documentaire est de s’appuyer sur des images d’archives assez peu connues du grand public. C’est le cas notamment des images du séjour du général au Cap d’Antibes en janvier 1946 au terme duquel il annonce, de retour à Paris, sa démission. Là affleure le sentiment de la solitude de l’homme en prise avec son destin.

Mais si Patrick Jeudy accompagne son public sur le registre de l’émotion, de celle qui étreint car elle repose sur les valeurs d’abnégation, de sacrifice, de dévouement envers la nation, il me semble qu’on pourra regarder ce documentaire avec plus de profit en décentrant un peu l’approche. Peut-on vraiment croire que les caméras qui accompagnent De Gaulle à Antibes en 1946 ne contribuent pas à une mise en scène du pouvoir ? Faut-il croire que De Gaulle, le 7 juin 1968, en s’adressant à des millions de Français au lendemain de la crise de mai, évoque ses moments de doute comme s’il s’agissait d’une secrète confession ? L’homme vient-il vraiment d’abaisser, l’espace d’un instant, ses défenses ?

Je préfère y voir l’habileté d’un homme qui maîtrisait particulièrement bien sa communication. En effet, s’il évoque ces cinq épisodes, c’est parce qu’il vient d’être questionné sur son départ à Baden-Baden le 29 mai. Il évite ainsi de donner une explication précise à ce voyage éclair encore enveloppé de mystère. Par ailleurs, en inscrivant dans la durée cet acte, qui déstabilisa profondément le gouvernement ainsi que l’opinion publique, il lui donne du sens. Il lui ôte son caractère exceptionnel en rappelant que la tentation du recul l’a toujours assailli dans les crises graves. Le geste, désormais banalisé, assoit donc la stature de l’homme d’Etat, l’image de celui qui, seul et en retrait de la confusion de l’instant, sait mûrir et peser les grandes décisions.

Ce n’est donc pas l’homme qui se trouve interrogé, même si la vieillesse du général en 1968 lui confère une apparence plus fragile, donc plus humaine, au moment où il semble se livrer. C’est bel et bien l’homme d’Etat qui assume, encore et toujours son rôle, c’est-à-dire à la fois sa fonction institutionnelle et sa fonction symbolique. C’est l’homme d’Etat qui s’efforce, encore et toujours, d’inscrire son action dans un temps qui dépasse la durée de sa propre existence. C’est l’homme d’Etat enfin, qui sait utiliser le temps comme un instrument politique en maniant les silences, le sens de la continuité et de la rupture.

De Gaulle n’est plus et ne sera plus jamais car il ne pouvait être que de son temps. L’Histoire, à ce titre, ne donne pas de leçon. Du moins peut-elle servir d’inspiration.

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