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L’émigration, une chance pour les Français ?

Après avoir annoncé une abstention record, commentateurs et sondeurs se sont bruyamment réjouis de l’« excellente participation » à l’élection présidentielle. Mais un autre phénomène, qui les intéresse beaucoup moins, exprime le désamour des électeurs pour ceux qui les gouvernent ou prétendent le faire : les Français sont de plus en plus nombreux à voter avec leurs pieds. Autrement dit, à choisir l’exil.

Combien sont-ils, nos concitoyens qui ont décidé d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs ? Mystère car, ce chiffre-là, personne ne veut en entendre parler. Officiellement, il n’y a pas d’émigration française ; on ne quitte pas le plus beau pays du monde et son modèle social que la planète entière nous envie ; il y a tout au plus quelques « expatriés » − doux euphémisme −, partis très temporairement, le temps de voyager un peu et d’améliorer leur anglais. L’inscription sur les listes consulaires étant facultative, on ne dispose, sur cet embarrassant phénomène, que d’une information parcellaire.[access capability=”lire_inedits”]

Le registre des Français établis hors de France n’en est pas moins révélateur de la tendance. Il semble qu’après avoir été relativement casaniers de 1984 à 1991, nos concitoyens aient été pris d’une irrépressible envie de changer de pâturage. De 1991 à 2002, plus de 25 000 ont quitté la mère-patrie chaque année; puis le mouvement s’est nettement accéléré, avec 55 000 départs annuels entre 2002 et 2011. Au 31 décembre 2011, 1,6 million de Français étaient officiellement établis hors de nos frontières, soit presque deux fois plus qu’il y a vingt ans. Et leur nombre réel est probablement plus proche de 2,3 millions. À titre d’exemple, au Royaume-Uni, les listes consulaires recensent 123 306 Français, alors que la Maison des Français à l’étranger avance le chiffre de 250 000 expatriés outre-Manche ; et selon certaines estimations, 300 000 à 400 000 « Froggies » vivraient au royaume de Sa Majesté. En 2007, Nicolas Sarkozy s’amusait de ce que Londres était la sixième plus grande ville de France ; il se pourrait bien qu’elle soit désormais la quatrième.

Or le mouvement ne semble pas près de s’arrêter, bien au contraire. À en croire un sondage BVA publié mi-mars[1. « Vivre en France ou partir vivre à l’étranger ? » Sondage BVA, 20 minutes, 14 mars 2012.], plus de 20 % de nos compatriotes rêvent d’expatriation, et la proportion atteint 28% chez les moins de 35 ans.

On ne s’en étonnera pas : de Nicolas Sarkozy, qui voulait lancer le fisc à leurs trousses, à François Hollande qui déclare si volontiers qu’il ne les aime pas, la classe politique désigne mécaniquement les coupables habituels : les riches, les exilés fiscaux. Il est vrai que les gérants de fortune et autres agents immobilier vaudois se frottent ostensiblement les mains à l’idée d’une victoire du candidat socialiste, et que Boris Johnson, le maire de Londres, a dit aux banquiers français : « Si votre président ne veut pas des emplois, des opportunités et de la croissance économique que vous générez, nous, nous en voulons. » Du coup, on imagine que l’expatriation est un truc de rentiers soucieux de planquer leurs biens.

En réalité, la quête d’une fiscalité plus clémente n’est que l’une des motivations de l’exil, et rarement la première. Si les Français quittent la France, c’est pour travailler − si possible, il est vrai − pour une meilleure rémunération. D’après une étude commandée en 2010 par le ministère des Affaires étrangères[2. Maison des Français de l’étranger pour le ministère des Affaires étrangères, enquête sur l’expatriation des Français en 2010.], l’expatrié-type n’a pas grand-chose à voir avec la caricature du riche oisif qu’aiment détester Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen : très diplômés (74% de bac+3 et plus), exerçant une activité professionnelle pour 77% d’entre eux (contre 66,3% pour les résidents français), ces Français en rupture de France sont médecin, pâtissier, trader, professeur, chef d’entreprise, sommelier… Tel chirurgien, excédé par les méthodes de recrutement de la fonction publique hospitalière, a choisi de s’installer à Londres et cherche aujourd’hui à obtenir la nationalité britannique. Tel jeune boulanger, qui a commencé tout en bas de l’échelle, a pu créer son entreprise à Hongkong et gagne, après deux ans d’activité, plus qu’il n’aurait jamais pu l’espérer en France. Telle économiste, désespérée par l’absence d’ambition et de moyens de la recherche française, s’est envolée pour les États-Unis où elle a rejoint une des plus prestigieuses universités au monde. Cruelle réalité : ceux qui nous quittent sont massivement des professionnels talentueux, des employeurs potentiels et des créateurs de richesses. En clair, c’est à une fuite des cerveaux que nous assistons − sans la voir. Jean-Luc Mélenchon peut se réjouir : ils s’en vont tous !

Ce qu’ils trouvent hors de l’Hexagone, ce ne sont pas seulement du travail et de meilleurs salaires, mais aussi des sociétés plus optimistes et moins sclérosées[3. « Expatriés, votre vie nous intéresse ! » Enquête réalisée dans le cadre de la 4e Convention Mondissimo de la mobilité internationale et du commerce international.]. Exilés dans les « enfers ultralibéraux » que sont la Suisse, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Australie ou Hongkong, nos compatriotes déclarent à 97% être satisfaits de leur vie hors nos frontières. Quand on les interroge sur leur éventuel retour, 23% affirment ne pas l’envisager avant la retraite et 36% disent qu’ils ne reviendront jamais au bercail. Il faudra se résoudre à réviser notre vocabulaire : ce ne sont plus des expatriés, mais bel et bien des émigrés.

Au « pays du déni », comme dit The Economist[4. The Economist : « A country in denial », 31 mars 2012.], drapés dans notre légendaire arrogance, nous persistons à croire que le monde entier admire notre « modèle » et n’espère rien tant que de venir se placer sous la bienveillante protection de notre sacro-saint État. Nous pensons, encore et toujours, avoir raison contre tous. Nous nous plaignons d’être envahis par une immigration non désirée, sans voir qu’entre un Tunisien sans aucune qualification qui ne rêve que d’aides sociales et son compatriote docteur en microbiologie, seul le premier viendra s’installer chez nous ; le docteur en microbiologie, comme les meilleurs de nos jeunes diplômés, comme nos chefs d’entreprise, nos cadres, nos médecins, nos chercheurs et nos artisans les plus doués, ira créer des richesses ailleurs.
Peut-être faut-il en conclure que les Français sont plus dynamiques que la France…[/access]
 
*Photo : Eric Constantineau

Mai 2012 . N°47

Article extrait du Magazine Causeur


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