The Artist

Quand on apprend la naissance du petit Marcel Canet-Cotillard et la remise du prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes à Jean Dujardin, on se dit que certains patronymes rendent la France définitivement exotique.
L’acteur a toujours incarné l’ambiance franchouillarde suggérée par son nom de famille. Dans Rio ne répond plus, son personnage, Hubert Bonisseur de la Bath, alias OSS 117, échange avec un collègue de bureau :
« – Tiens, ben tu passeras le bonjour à Grandville…

Sans faute. Tiens à ce propos, tu as le bonjour de Comolet.

Ce vieux Bernard ! La dernière fois qu’on s’est vus, c’était avec Charpon, Leboiser, Labouze et Delanoix. Je crois même qu’il y avait Francard. C’est pour te dire… »

Comme quoi, le nonsense so british se réfugie parfois dans le plus français des name-dropping.

Le Français moyen et le guignol

Il y a deux Jean en Dujardin : le Français moyen et le guignol. Dans le premier rôle, il se montre égal à lui-même, peut faire rire comme le ferait un cousin, un voisin ou un collègue. Dans son second emploi, Jean Dujardin compose un personnage loufoque ne lésinant sur aucune outrance pour amuser la galerie. Après trois collaborations avec Michel Hazanavicius, réalisateur de The Artist, le prix d’interprétation cannois récompense en quelque sorte le mélange de ces deux Dujardin.

Rappelons-nous le tournant des années 2000. À l’époque, on l’apercevait tous les soirs, avant les infos de France 2, aux côtés d’Alexandra Lamy. Les futurs époux incarnaient « Chouchou » et « Loulou » dans la série à sketches que nous connaissons tous[1. Un Gars/Une Fille]. S’ils étaient à eux seuls un plan marketing pour une série « proche des vrais gens », leurs saynètes ne manquaient ni de justesse ni de piquant. Cette veine du Français voisin-de-palier a ensuite été exploitée dans Mariages, ou même dans un nanar tel que Bienvenue chez les Rozes. Dujardin, qui ne se départit jamais de sa gueule terriblement crédible, s’est aussi senti obligé de passer par des rôles sérieux, pour le pire (Contre-enquête, 2007) ou le quasi meilleur (Un Balcon sur la mer, 2010).

OSS 117 et Brice de Nice, voisins de palier

Quant au Jean Dujardin guignol, il est né avec Brice de Nice. Ce personnage créé avec Bruno Salomone était repérable par sa mèche blonde, son T-shirt jaune et sa métaphysique de la vague éternelle. Jusque dans le film de James Huth (Brice de Nice, 2005), il nous faisait plonger dans la plus pure euphorie régressive des déguisements et des gimmicks en tous genres. Après un Lucky Luke plus qu’oubliable, on a peu entendu parler de ce Dujardin-là.

Il a fallu que Michel Hazanavicius fasse appel à lui dans OSS 117 pour qu’il réapparaisse sous une forme renouvelée. C’est en effet avec les deux OSS 117 que Jean Dujardin a trouvé son épaisseur d’acteur. Dans le regard d’Hazanavicius, le Français moyen est devenu un véritable pitre. Le personnage d’Hubert Bonisseur de la Bath évolue à l’étranger comme chez lui avec la classe de son époque, celle des années 1950-1960, superbement inconscient de la pesanteur de sa grâce. Dans Le Caire, nid d’espions, il commet toutes les gaffes imaginables en Égypte, toujours flanqué de son sourire expressif. Puis dans Rio ne répond plus, le décalage du personnage tourne au pur et simple carnaval. Au milieu de films marqués par le second degré, Dujardin ramène tout à la franchise de ses traits, à la littéralité de sa présence. Film muet, The Artist ne manque pas de souligner cette présence en le laissant déployer tout son potentiel burlesque.

Dujardin n’est pas Belmondo. Mais il croit l’être, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. Il s’apparente plutôt, et c’est son charme singulier, au personnage d’écrivain joué par Bebel dans Le Magnifique, de Philippe de Broca. Ce comédien hors du temps s’est toujours rêvé en autre que lui-même. Il aura d’ailleurs bientôt l’occasion de briller à Hollywood puisque l’équipe de The Artist se lance, solidement armée, dans la course aux Oscars.
L’artiste tout juste primé n’est pas près de déprimer.

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