S’il n’est pas facile de définir ce qu’est l’intérêt général, il est en revanche fort aisé de reconnaître la bouffonnerie en philosophie. La bouffonnerie de certains « philosophes » consiste à vouloir accéder à la sphère du pouvoir afin de conduire ce dernier sur le chemin du devoir. Ces intellectuels n’ont fait la preuve que d’une seule chose : l’évanescence de leurs principes derrière laquelle subsiste leur amour du pouvoir.

L’épisode Luc Ferry est l’énième illustration de cette antique entreprise. Après avoir commis une bourde mémorable notre habile professeur s’est dépêché d’en faire, comme de bien entendu, une question de philosophie morale.

Voici donc le sujet du bac devant lequel il nous faudrait plancher : comment dénoncer un méfait si la Loi sur la vie privée vous l’interdit ? Comment dénoncer une injustice si le Droit lui-même vous en empêche ? Ne sommes-nous pas en présence d’un dilemme moral, que dis-je, d’une antinomie de la raison pratique ? Adoptons un instant la position scolaire de Luc Ferry, et remarquons ceci : entre la dénonciation calomnieuse dans les médias et le silence complice, il existe une solution très simple : le signalement à la justice. Il n’est pas nécessaire d’avoir des preuves pour cela ; c’est même ce qui s’appelle laisser la Justice faire son travail. Ah, certes, on imagine sans mal qu’une histoire de pédophilie commençant par ces mots, « Le Premier Ministre m’a dit que…», eût risqué d’ennuyer ledit Premier Ministre, et son gouvernement avec. Déplaçons donc la question du ciel kantien où Luc Ferry tente de l’accrocher, et faisons-la chuter sur terre. La question ne serait-elle pas plutôt : même si cette histoire était crédible, pouvais-je m’offrir le luxe de gêner le gouvernement, moi qui travaillait pour lui ?

Mon Dieu, comme il doit être difficile de rester sur son Kant à soi quand on entre en politique au nom des grands principes… En refusant de livrer des noms tout en se disant convaincu de la crédibilité d’une telle allégation, Luc Ferry a surtout montré que l’équilibre gouvernemental vaudra toujours quelques petits silences. Pressé de se sortir de ce mauvais pas, et guère avare de contradictions, notre homme n’a de cesse de nous répéter depuis lors : « quand on n’a pas de preuves, on ferme sa gueule». Voilà une conclusion intéressante pour un gaffeur. Mais elle est un peu décevante. La véritable conclusion serait plutôt: Machiavel 1, Kant 0.

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David di Nota
est écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ta femme me est écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ta femme me trompe" (Gallimard, 2013).
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