Le peuple chinois, c’est bien connu, s’indignerait facilement. Mais critiquer la gestion du coronavirus par la Chine ou évoquer un « péril jaune », est-ce vraiment raciste ? Découvrez comment les autorités chinoises retournent ces arguments à leur avantage contre l’Occident…


Le 19 février, le gouvernement chinois a décidé de retirer leurs visas à trois journalistes travaillant à Pékin pour le Wall Street Journal Josh Chin, Chao Deng et Philip Wen pour un article écrit par Walter Russell Mead le 3 février et intitulé « La Chine est l’homme malade de l’Asie ». Selon le porte-parole du ministère des Affaires étrangères de la République populaire de Chine (RPC), Geng Shuang, les rédacteurs en chef du WSJ « ont utilisé un titre racialement discriminatoire et provoqué l’indignation du peuple chinois ». Le 7 février un éditorial de l’agence « Chine Nouvelle » (Xinhua) clamait : « Alors que le peuple chinois s’efforce de remporter la victoire dans sa lutte contre un nouveau coronavirus, certains médias et responsables occidentaux versent dans la cacophonie des rumeurs et préjugés, nourrissant discrimination et racisme ».

L’économie chinoise grippée

Au moment où se propage un accès de xénophobie anti-asiatique aussi fétide que stupide, la stratégie du gouvernement chinois est habile. En utilisant l’argument du racisme pour justifier l’éviction des journalistes du WSJ, Pékin démontre une capacité d’instrumentalisation des affects ethno-culturels – dont il convient de comprendre les ressorts.

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Tout d’abord, il faut lire l’article de Mead pour constater que le thème du titre (choisi par la rédaction) n’y apparaît nullement : l’argument de l’article consiste à dire que la véritable maladie n’est pas celle induite par le coronavirus mais celle dont témoigne un PIB déclinant et une dette exponentielle (310% du PIB en 2019 – le ralentissement économique actuel, avec le stimulus financier qui devrait probablement suivre, ne va pas arranger les choses). De fait, le non-renouvellement des visas paraît moins lié à l’article de Mead écrit quinze jours auparavant qu’à la décision par Washington, le 18 février, de considérer les journalistes des principales agences de presse chinoise (Xinhua, CGTN, China Radio, China Daily et People’s Daily) comme des fonctionnaires étrangers travaillant pour la RPC. 

La Chine titille notre mauvaise conscience occidentale

Ensuite, il faut remarquer que la Chine calibre souvent l’accusation de « racisme » comme étant spécifiquement du ressort de « l’Occident » – c’est d’autant plus manifeste depuis le début de l’émergence du virus. Alors que le premier pays à fermer ses frontières fut la Corée du Nord (dès le 22 janvier), et que le Vietnam fut le premier à rapatrier ses ressortissants (le 24 janvier), les décisions de contrôle des frontières et rapatriements furent qualifiées d’arrogantes et déplacées par les autorités chinoises dès qu’elles émanèrent des chancelleries occidentales. De même alors que les médias chinois ont fréquemment épinglé les accès de xénophobie en Europe et que les réseaux sociaux, via les Instituts Confucius, relayaient le slogan « Je ne suis pas un virus », ce n’est que tardivement que les médias occidentaux ont rapporté cette réalité : la discrimination anti-asiatique reste assez modérée en Europe (pour l’instant) par rapport à la discrimination antichinoise en Asie, qui elle-même demeure relative par rapport à ce que fut la discrimination anti-Wuhan et anti-Hubei en Chine même (Shanghai et Pékin en tête).

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Enfin, là où la Chine est surtout habile, c’est qu’elle sait titiller l’âme occidentale en sa partie la plus tendre : sa mauvaise conscience à l’égard de ses « péchés » coloniaux. Car l’expression « homme malade » relève bien de ce passé orientaliste honni. D’abord utilisée pour désigner l’Empire ottoman à son déclin, elle fut utilisée pour désigner l’Empire Qing pris dans les rets des « traités inégaux ». De quoi justifier la sainte colère de Pékin ? Pas si simple : le Global Times n’hésitait pas en 2016 à qualifier l’Égypte « d’homme malade du Moyen-Orient ». Plus encore, c’est bien en termes virologiques que l’État-Parti considère les Ouïghours dans ces Xinjiang papers dont les métaphores virales résonnent aujourd’hui d’un étrange écho : « La liberté n’est possible que lorsque ce ʽvirus’ dans leur pensée [l’islam] est éradiqué » ; ceux qui sont « infectés par le virus du radicalisme islamique […] doivent être mis en quarantaine ».

Gare à l’amalgame

Alors que la lumière sur l’origine du virus reste encore à faire (le 22 février, le docteur Fang Chi-tai, de la National Taiwan University, énonçait que « les humains ont probablement synthétisé COVID-19 » – une hypothèse contestée), il faut se rappeler que les individus ne peuvent être tenus pour responsables des actions de l’État auquel ils appartiennent. La critique nécessaire des errements autoritaires de la RPC ne saurait jamais, en aucune circonstance, justifier la discrimination envers la population asiatique en général et chinoise en particulier. Inversement, assimiler la critique sociopolitique d’un régime à une forme de racisme relève de l’escroquerie intellectuelle. Simon Leys, il y a quarante-six ans de cela, mettait déjà en garde contre cet amalgame : « Inutile de dire que ce confusionnisme typiquement fasciste, identifiant le pays à son despote, est activement pratiqué aujourd’hui par les maoïstes : selon eux, attaquer Mao, c’est attaquer la Chine et le peuple chinois et, inversement, un amour véritable pour la Chine ne saurait s’exprimer que par le truchement du culte maoïste. »

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Alors que l’épidémie semble se résorber en Chine et croître en Europe et partout dans le monde, il faut s’attendre à une recrudescence de discours mêlant « Orientalisme positif » et « Occidentalisme négatif » du type : la Chine a réussi à vaincre le « démon » du Covid-2019 grâce à la main ferme du Parti Communiste ; l’Occident démocratique apparaît, lui, désarmé et dépassé. À cela, il convient par avance de répondre trois choses : d’une part, il a été prouvé que la volonté de dissimuler l’épidémie est la cause première de sa diffusion ; d’autre part, la carte des points chauds de la diffusion du virus recouvre celle des points névralgiques de l’influence chinoise dans le monde aujourd’hui : Corée du Sud (sous Moon Jae-In), Iran, Italie ; enfin, nul besoin d’aller à l’Ouest pour voir ce que la démocratie peut faire : l’exemple de Taïwan, presque deux fois moins de cas qu’en France tout en étant 10 plus proche de la Chine, suffit.

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