La philosophe et politologue Renée Fregosi, auteur de Français encore un effort… pour rester laïques, appelle les sénateurs de la commission enquêtant sur le développement de la radicalisation islamiste à la plus grande vigilance.


Le 14 novembre 2019, le Sénat a lancé une « commission d’enquête sur les réponses apportées par les autorités publiques au développement de la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre ».

L’ « antiracisme idéologique pervers » nous a fait perdre de précieuses années

Les auditions ont commencé le 3 décembre dernier pour se poursuivre durant tout le mois de janvier 2020. Cette décision d’une partie de la représentation parlementaire est à saluer. Elle indique une certaine prise de conscience d’un phénomène très préoccupant qui se développe pourtant depuis de longues années.

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C’est sur ce phénomène d’emprise sur la société française d’un mouvement politico-religieux très actif, l’islamisme, qu’alertent à partir des années 2000, un petit nombre d’universitaires, de journalistes, de responsables associatifs et d’élus, sans être jusque-là réellement entendus par les autorités, et toujours systématiquement conspués par les porte-voix du politiquement correct et de l’islamo-gauchisme. L’ouvrage Les territoires perdus de la République est à cet égard emblématique: paru en 2004, cette étude de terrain prémonitoire était pourtant le constat d’un état de fait déjà solidement constitué et fort inquiétant à l’époque, mais absolument occulté par les responsables politiques et les tenants d’un antiracisme idéologique pervers.

La laïcité française menacée

Le travail idéologique et d’infiltration des institutions tant de l’Etat que de la société civile, mené conjointement par différents groupes fréro-salafistes (des Frères musulmans et de divers courants rigoristes) a produit des effets à la fois sur les « musulmans » (croyants se reconnaissant comme tels et/ou individus assignés globalement à la « culture musulmane ») et sur l’ensemble de la société française. Les enquêtes de l’IFOP pour des organismes comme la Fondation Jean-Jaurès, Fondapol ou l’Institut Montaigne en témoignent régulièrement : ainsi en 2016, si les musulmans sont 41% à estimer que la pratique de l’islam doit être adaptée et aménagée pour se conformer à la laïcité à la française, ils sont en revanche 37 % à estimer que c’est au contraire la laïcité française qui doit s’adapter, pourcentage en progression de 8 points en 5 ans.

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On peut souligner également  une progression constante de l’opposition à la loi de 2010 bannissant le voile intégral dans la rue. Et en 2019, 28% de Français de confession musulmane objet d’une nouvelle enquête, se définissent comme des « musulmans français » et contestent ouvertement le principe de la laïcité, tandis qu’un second groupe se définissant pourtant comme « laïques », soutient l’expression de la religion au travail et reconnaît avoir adopté la norme halal comme définition de l’être musulman. Sur l’ensemble des personnes interrogées 65% se disent ainsi favorables au voile et 35% des femmes le portent. Par ailleurs, la polémique récente sur les « mamans » voilées accompagnatrices des sorties scolaires démontre également que le trouble provoqué par l’activisme croissant d’un islam militant, touche aujourd’hui tous les secteurs de la société.

On invoque le « respect » pour favoriser l’islamisation

Le réislamisation des musulmans à travers le monde depuis la révolution islamique en Iran d’une part et le regain du prosélytisme fondamentaliste des pays du Golfe d’autre part, convergeant dans une nébuleuse complexe à géométrie variable, est en effet le vecteur principal d’une islamisation plus globale. Les exigences de plus en plus nombreuses du « respect » de pratiques religieuses rigoristes, relevant d’interprétations fondamentalistes de l’islam sapent ainsi les fondements de toutes les sociétés occidentales sécularisées. Mais c’est en France que le phénomène est sans doute le plus aigu parce que, grâce à une longue histoire de l’esprit laïque enraciné dans la philosophie des Lumières et du libertinage d’une part, et dans des institutions républicaines structurées autour de ce principe d’autre part, la résistance est plus vigoureuse.

Fini le temps des précautions oratoires !

Toutefois, la prise de conscience de la part des autorités est tardive et reste trop partielle, tandis que la défense de la laïcité au quotidien peine à se structurer. Si la création de cette commission sénatoriale est donc très louable, et plusieurs des auditions tout à fait salutaires (même si d’autres sont plus sujettes à caution), les termes mêmes de son intitulé avec notamment la notion ambiguë de « radicalisation » laissent penser que du chemin reste à parcourir jusqu’à une compréhension réelle du phénomène islamiste. La violence des attentats, la mouvance djihadiste et les propos extrémistes de certains imams ne sont, rappelons-le sans cesse, que la partie émergée de l’iceberg islamiste. Dans cette entreprise de conquête et de reconquête, la lutte idéologique est aussi importante que la terreur des actes. Et on le voit, l’ensemble porte déjà ses fruits : adoption de plus en plus large des normes intégristes et intériorisation de la peur paralysante de verser dans « l’islamophobie ». Certes, les liens tant logistiques qu’idéologiques sont complexes et difficiles à démêler mais l’emprise notamment de l’organisation des Frères musulmans est de plus en plus visible aujourd’hui.

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Que tous les Musulmans ne soient pas des terroristes on en est tous d’accord, inutile de s’étendre désormais sur le sujet, on a perdu assez de temps avec ces précautions oratoires. Car cela ne signifie pas que l’islam n’aurait « rien à voir » avec l’islamisme, sinon il ne serait pas si facile aux militants islamistes de créer une solidarité entre eux-mêmes et la « communauté » musulmane qu’ils contribuent en grande part à consolider. Prôner une « laïcité ouverte » contre le tenants du combat laïque n’a aidé en rien à l’entrée de la religion musulmane dans les cadres de la société laïque française, pas plus que l’option communautariste assumée en Belgique ou en Grande-Bretagne n’a permis d’éviter la « radicalisation » musulmane au sein des populations nationales de ces pays. Au contraire, la stratégie de la complaisance loin d’apaiser les esprits et la vie collective, renforce l’emprise islamiste et l’antagonisme entre différents groupes sociaux. Le multiculturalisme n’est pas le remède aux pensées de l’orthodoxie, et les accommodements avec les exigences religieuses et communautaristes sont absolument déraisonnables. Espérons que la commission sénatoriale permettra d’impulser une véritable contre-offensive laïque et républicaine contre l’offensive islamiste.

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