Lauréate du prix Interallié en 1968, Christine de Rivoyre est décédée dans la nuit du 3 au 4 janvier à l’âge de 97 ans. 


Dans les années 70, pour un plein d’essence, vous repartiez avec La Mandarine, roman domestique et populaire de Christine de Rivoyre écrit en 1957, adapté au cinéma par Edouard Molinaro en 1972. Sur la couverture, Annie Girardot s’apprête à dévorer une part de quiche lorraine après avoir avalé une omelette. Jamais, vous ne reverrez plus cette liberté-là, cette transgression-là !

Depuis les trente dernières années, avez-vous déjà vu, à l’écran, une grande actrice manger de la galantine de volaille sans doublure ? Un pétrolier distribuer des livres piquants et nostalgiques ? Les aires d’autoroute se transformer en meilleures librairies de France ? Un auteur à succès afficher le profil racé d’une aristocrate landaise, défenseur acharné de la faune et la flore ? Ou un roman acide et tendre démarrer par cette phrase parfaite d’équilibre « L’amour me donne faim » ?

Christine de Rivoyre, l’anti-Mauriac

Née en 1921, Christine de Rivoyre, c’était l’anti-Mauriac. Là où le maître de Malagar triturait les âmes, compressait les corps dans l’oppressante forêt, la belle écuyère d’Onesse faisait danser les petits matins, brûler les peaux et battre les cœurs à la chamade. Chez elle, la famille pétillait, exultait de toutes sortes d’extravagances.

La Mandarine raconte le quotidien mouvementé de la famille Boulard, propriétaire d’un hôtel, rue de Rivoli à Paris. Il y a la mémé, la colonne vertébrale, les petits, Baba et Laurent, oisillons égarés, Séverine, la grande sœur, amoureuse éternelle, peut-être le portrait le plus intime de la femme des années 60-70, ou encore Georges, le mari rempli de secrets. Un roman qui donne faim en ces temps de disette éditoriale.

Un cheval en liberté

Cette petite sœur des Hussards avait publié un livre de souvenirs en 2014, Flying Fox et autres portraits, écrit à partir de conversations avec Frédéric Maget aux éditions Grasset. Cavalière fougueuse, cette sauvageonne des Landes dévoilait sa vie par ruades, sous forme de portraits marqués au fer de la sincérité. Les femmes libres sont décidément les plus désirables. Leur caractère impétueux charme et désarçonne. Christine de Rivoyre possédait un nom à particule qui l’autorisait, l’obligeait même, à jouer franc-jeu avec son lecteur.

Ses confidences avaient fière allure, ils cavalaient du château familial jusqu’à l’Université de Syracuse dans l’état de New-York et du plateau d’Apostrophes à celui de Trente millions d’amis. Écrivain à succès, prix Interallié 1968 pour Le Petit Matin, héritière de Colette, Christine de Rivoyre avouait n’aimer dans la vie que le cheval et la mer. Le titre de ce recueil (Flying Fox) était un hommage à un pur-sang de légende, vainqueur du Derby d’Epsom. Son père, mort en 1946, Officier du Cadre Noir, entraîneur de cracks lui avait transmis l’amour des bêtes, surtout les plus difficiles, les plus rétives, les plus caractérielles. La défense des animaux lui fit toujours sortir les griffes.

« Je suis née dans un monde où tout se transformait »

Elle entretenait une correspondance épistolaire avec BB dont elle soulignait le courage et l’obstination. Côté mer, elle a baigné son chagrin dans toutes les eaux du monde, à Capri, à Cap Cod ou à Malibu, mais est toujours restée fidèle à la plage d’Hendaye. Dans un style pétillant et amer, cette femme de lettres, qualificatif qu’elle désapprouvait car trop convenu, trop lisse, trop académique, racontait son enfance où la domesticité faisait office de parentèle. « Je suis née dans un monde où tout se transformait », lançait-t-elle au galop, sans aucun reproche pour les siens.

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Christine de Rivoyre aura connu les propriétés terriennes de milliers d’hectares du Sud-Ouest, la pension chez des sœurs à cornette vécue comme une Libération, l’arrivée des doryphores, un séisme pour toute une génération, et la découverte, après-guerre, du journalisme enseigné comme un business aux Etats-Unis.

Les grands esprits se rencontrent

Son passage au Monde et à Marie-Claire donnait de belles pages d’apprentissage. La nostalgie d’une jeune rédactrice qui échouait sur le marbre. Il faisait chaud, en ce temps-là, dans les salles de rédaction.

Sa grande histoire demeure l’écriture. Quelques-unes des meilleures plumes du XXème siècle sont devenues des amis, des proches tels Michel Déon, Félicien Marceau ou Edmonde Charles-Roux. Elle nous faisait pénétrer également dans les arcanes des prix littéraires où les combinazione l’amusaient et la rendaient encore plus intrépide. Au prix Médicis, elle avait su batailler pour imposer ses choix. Cette farouche indépendante a connu tous les honneurs du métier, prix Prince Pierre de Monaco et prix Paul Morand pour l’ensemble de son œuvre.

Elle mérite qu’on se replonge, dès aujourd’hui, dans ses romans.

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