Dans un très bel article, Pierre-Henri Picard évoque les racines chrétiennes de l’Europe. Il a raison. Même si elle ne s’y limite pas, le christianisme comme la chrétienté sont constitutifs de notre civilisation. Notre laïcité est en grande partie née de la sécularisation de valeurs chrétiennes, et même nos travers, lorsque certaines de celles-ci deviennent folles, pour reprendre la formule célèbre de Chesterton. Et pourtant.

Le christianisme a eu l’immense mérite d’insister sur la compassion et le respect des individus en tant qu’individus. C’est un message qu’il faut continuer de rappeler et de défendre. Mais la liberté de pensée, le droit de débattre, la démocratie, la science, la responsabilité et l’émancipation, c’est au paganisme que nous les devons. Les idéaux des Lumières sont une résurgence de l’Antiquité, de ce monde hellénistique né d’Athènes et de l’empire d’Alexandre. Nous sommes, du moins j’ose l’espérer, les héritiers d’Hypatie plus que de la foule qui l’a lynchée !

L’islam croit que ce qui le précède n’est qu’« ère de l’ignorance »

Faut-il pour autant ressasser l’édit de Théodose, la fermeture des écoles des philosophes, l’abattage de l’Irminsul, les bûchers de l’Inquisition et le procès de Galilée ? Non ! Même si le chemin fut long, le christianisme européen accepte maintenant la pluralité des religions, et a pratiquement fini d’adopter les plus belles des valeurs païennes. Au demeurant, du moins en Europe, très rares sont aujourd’hui les chrétiens à ne pas juger ces valeurs conformes au message évangélique et aux fameuses racines chrétiennes, ou plus exactement judéo-chrétiennes. Même s’il ne l’applique hélas pas toujours, l’Occident a – enfin – fini par adhérer à la règle d’or du rabbin Hillel, reprise du livre de Tobie : « Ce qui est détestable à tes yeux, ne le fais pas à autrui. »

L’adoption, d’ailleurs, a commencé bien plus tôt qu’on ne le croit souvent. Contrairement à l’islam qui considère que ce qui le précède n’est que jâhilîya, « ère de l’ignorance », le christianisme a très vite revendiqué son admiration pour certaines figures de l’Antiquité. Qu’on pense aux Neuf Preux célébrés au Moyen-Âge, modèles de chevalerie, qui rassemblent trois héros païens, trois héros juifs de l’Ancien Testament et trois héros chrétiens. Ou aux Neuf Preuses, de Penthésilée et Sémiramis à Sainte Brigitte en passant par Esther et Judith, à une époque où la place des femmes était bien moins caricaturale qu’on ne le croit trop souvent.

Et les trois derniers Papes ont clairement affirmé que « cette rencontre de l’Évangile et de la culture gréco-latine entrait dans le plan divin. »

Le paganisme contre les excès de notre temps

Pourquoi, alors, est-il si important d’insister sur nos racines païennes ?

D’abord, parce que nous le leur devons bien ! Et nous le devons à toute l’Humanité, étant les dépositaires de cet héritage. Tous, nous serions plus pauvres, nous serions amputés d’une précieuse part de beauté et de grandeur, sans le Livre pour Sortir au Jour, sans Homère, l’Hymne à Zeus de Cléanthe, la Théogonie d’Hésiode, ou le De natura deorum de Cicéron, comme nous le serions si nous perdions les Eddas, le Rig Veda, le Tao te king, les Sûtras, les Analectes, le Kojiki… ou les cathédrales gothiques et le Cantique de Frère Soleil.

Ensuite, parce que nous avons besoin d’elles, et de plus en plus. La chrétienté ne survivra pas sans ses racines païennes, et il est fort possible que le christianisme ne survive pas non plus s’il les oublie. Ou alors, ce qui serait probablement pire, il régresserait vers l’obscurantisme et l’intolérance, comme dans ces parties des Etats-Unis où il sert à interdire l’enseignement de la théorie de l’évolution et à condamner les relations sexuelles avant le mariage, mais reste silencieux devant la misère humaine et la destruction des écosystèmes.

En Europe du moins, nous sommes confrontés notamment à deux défis majeurs. Le premier est le libéralisme débridé, marchandisation du monde et chosification des êtres. S’il n’est pas dénaturé, le christianisme a en lui-même de quoi l’affronter, sa doctrine sociale s’appuie sur des fondements philosophiques et théologiques solides. Bien sûr, Cléanthe, qui trois siècles avant que Jésus n’enseigne le Notre Père proclamait que tous les humains pouvaient appeler Zeus « Père », nous pousse aussi à prendre conscience de la dignité intrinsèque de chacun. Et le paganisme, qui voit le sacré dans l’immanence et pas seulement la transcendance, semble plus naturellement en phase avec les préoccupations écologiques de notre temps. Mais l’Incarnation est bien une immanence, et quand Saint François écrivit « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre » il donna à notre planète l’un de ses plus beaux noms, dont il serait évidemment temps de tirer les conséquences.

Le christianisme ne doit pas se fondre dans l’islam

Toutefois, face au second défi, qui est la présence massive de l’islam sur le sol européen et la montée en puissance mondiale de l’islam politique, la conscience de notre héritage païen est une nécessité vitale, y compris pour le christianisme.

Le dialogue islamo-chrétien est indispensable. Il recèle de nombreux espoirs, mais aussi de nombreux dangers. D’une part, autant certains musulmans engagés dans cette démarche sont parfaitement honnêtes, autant d’autres ne visent qu’à instrumentaliser leur interlocuteurs pour se donner une apparence d’ouverture et endormir la méfiance des pouvoirs publics. D’autre part, lorsqu’il fait passer son désir de paix avant l’exigence de vérité, se focalisant sur la recherche d’un terrain d’entente, le christianisme risque de se renier pour devenir une version édulcorée de l’islam, à force de dire que « nous avons le même dieu », ou « nous appartenons tous à des religions du Livre ». Ce qui, par parenthèse, est faux. Seul l’islam est une religion du Livre. Le judaïsme est une religion de l’Alliance, et le christianisme de l’Incarnation. Et, pour faire simple, l’islam recherche avec son dieu une relation de soumission et de jugement, le judaïsme de dialogue et de respect mutuel, le christianisme d’amour et de salut.

Mais comme tous les occidentaux aujourd’hui, les chrétiens ont la tentation d’abandonner le projet exigeant d’une paix durable bâtie sur un dialogue de vérité, pour accepter toutes les approximations et tous les accommodements dans l’espoir qu’on les laisse en paix !

Un piège tendu aux chrétiens

Nos ennemis l’ont d’ailleurs bien compris. En juillet 2016, la revue de l’État islamique, Dabiq, faisait montre d’une vaste connaissance des enjeux du concile de Nicée en reprenant les arguments des unitariens pour expliquer que les trinitaires, donc les chrétiens contemporains, sont polythéistes et que conformément au Coran il est donc licite de les tuer. En France même, un thuriféraire des salafistes dévoile qu’ils préféreraient « une Europe réconciliée avec ses origines monothéistes, ayant remis à sa place le spectre de l’empire Romain », estimant que « la chrétienté a ressenti le besoin d’ancrer sa « renaissance », par delà un Moyen-Âge dominé par l’islam, dans une filiation imaginaire à l’antiquité gréco-romaine. » Rejetant la science au sens contemporain du terme, « cette science maudite, qui (…) découle nécessairement de la réintroduction d’Aristote dans la pensée chrétienne », il loue le tristement célèbre Ibn Taymiyya et aspire à « une conscience monothéiste partagée ».

Voilà le piège aujourd’hui tendu aux chrétiens, brillamment analysé par l’islamologue Marie-Thérèse Urvoy. Rendre artificiellement le christianisme « islamo-compatible » le détruirait plus sûrement que n’importe quelle persécution. C’est, en somme, ce qu’écrivait déjà Chesterton en faisant un portrait saisissant et presque prophétique de ce que seraient l’État islamique, mais aussi les wahhabites et salafistes de toutes obédiences : « C’est du désert, des lieux arides sous des soleils insupportables, que nous viennent les fils cruels du Dieu solitaire, les vrais unitariens qui, le cimeterre à la main, ont dévasté le monde. Car il n’est pas bon que Dieu soit seul. »

Là où le Dieu farouchement unique de l’islam surplombe ses créatures et agit sur elles, le Dieu chrétien se tient au milieu de ses enfants et agit avec eux.

L’islam est la religion du Livre

En tant qu’incarnation du Verbe, le Christ est plus proche d’Athéna, qui discute et débat avec ses protégés et dit à Achille : « Aujourd’hui, nous allons remporter ensemble une grande victoire », que d’un Coran « éternel et incréé » qui s’impose à l’homme sans possibilité de dialogue, sans que la créature ne puisse devenir co-auteur de la création. Cette co-création qui est au cœur de la messe catholique, où la prière juive traditionnelle « Béni sois-tu, Dieu de l’Univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes » est reprise pour faire du corps du Christ une œuvre conjointe de Dieu, la Nature et l’Homme.

Il suffit de regarder l’art médiéval, de cette époque à laquelle le soutien des salafistes évoqué plus haut n’a manifestement pas compris grand-chose, pour voir d’innombrables sculptures, peintures ou vitraux où Dieu élève son fils pour qu’il trône à ses côtés, et fait même d’une mortelle, Marie, la « reine des Cieux ». Il est là bien proche de Zeus, qui élève nombre de ses enfants et héros mortels à l’apothéose, à devenir des dieux et à le rejoindre sur l’Olympe. Loin d’un dieu ne supportant pas même l’idée qu’on puisse attribuer des bienfaits à des « associés », Zeus et Yahvé sont assez grands pour ne pas craindre la grandeur des autres, mais au contraire la porter à sa plénitude, la consacrer, et l’encourager à agir.

Après tout, le Christ a laissé venir à lui des juifs comme des païens, épargné la femme adultère, discuté d’égal à égal avec celles et ceux qu’il rencontrait. Il y a plus de chances pour qu’il soit fils de Zeus, frère d’Athéna et d’Apollon, que prophète d’un dieu dominateur qui ordonne les lapidations, interdit la musique et voue à la damnation ceux dont le seul tort est de croire en d’autres divinités que lui.

Zeus n’est pas Cronos

Mais il ne s’agit pas pour autant de rejeter l’autre par principe ! Tous les musulmans n’ont pas de leur dieu la vision inquiétante qui se dégage d’une lecture littérale du Coran, loin de là, et beaucoup ont d’autres guides dans leur vie que la seule religion, à commencer par la simple bonté d’âme et l’humanité, au sens noble du terme.

Chrétiennes ou païennes, nos racines nous obligent d’ailleurs plus généralement à l’ouverture, sans naïveté mais sans crispation identitaire. Comme l’écrivait Cicéron il y a plus de deux millénaires : « De même qu’ils ont soin de nous, les Dieux ont soin de ces peuples dont nous ignorons tout, et qui vivent dans des pays si lointains que nous n’en imaginons même pas l’existence. »

Il s’agit simplement de voir qu’il y a une différence fondamentale entre Zeus, qui appelle ses enfants à le rejoindre dans les hauteurs, et Cronos, qui les dévore pour rester seul au sommet. Entre Osiris, souverain bienveillant, époux d’Isis et père d’Horus, et Seth, maître implacable et solitaire du désert. Les scribes des pharaons auraient parfaitement compris de quoi parlait Chesterton.

Nos racines, toutes nos racines

Une dernière précision : la France étant un pays latin, j’ai insisté sur nos origines hellénistiques. Mais n’oublions pas pour autant les autres, en particulier celtes ou germaniques, en nous astreignant à préférer l’exactitude aux clichés. Notre plus ancienne source sur « nos ancêtres les Gaulois » est Posidonios d’Apamée, syrien, choisi comme scolarque du Portique, professeur de Cicéron et Pompée, qui considérait les Gaulois comme parfaitement civilisés et assimilait les druides qu’il rencontra aux philosophes de la Grèce. Outre leur influence sur les contes de Grimm qui bercèrent l’enfance de tant d’entre nous, les mythes scandinaves et la sagesse d’Odin valent infiniment mieux que les caricatures perverses instrumentalisées par les nazis et leurs sinistres continuateurs. Enfin, il faut rappeler que les religions anciennes ont bien plus de lien entre elles que la plupart des gens ne l’imaginent. A titre d’exemple, on trouve très exactement la même légende dans l’ancienne Egypte au sujet du dieu-soleil, Râ, retiré dans sa tente d’où le fait sortir la danse d’Hathor, et dans le Japon du premier millénaire au sujet de la déesse-soleil, Amaterasu, retirée dans une grotte d’où la fait sortir la danse d’Ameno Uzume.

A l’heure où nous nous interrogeons sur l’essence de notre culture et la sentons menacée, il est important de ne pas oublier tout ce que nous devons à notre héritage judéo-chrétien. Mais il est tout aussi important de nous rappeler que notre civilisation est née dans l’agora d’Athènes, l’université d’Alexandrie et le sénat de Rome, l’Althing de Thingvellir et les assemblées des druides, au moins autant qu’à Jérusalem. Alors que l’islam politique mais aussi « l’ubérisation » s’attaquent aux fondements même de ce que nous sommes, il est précieux de pouvoir puiser à nos racines. Toutes nos racines.

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