Le réseau social Facebook prétend définir ce qui est autorisé et ce qui est interdit dans les contenus diffusés par ses utilisateurs. Cette ambition digne d’un Etat justifie une censure idéologique contraire aux libertés fondamentales. Enquête.


Fuite de données sensibles, lutte contre le terrorisme, censure de contenus politiques : les griefs à l’encontre de Facebook ne manquent pas. Au cœur d’une tempête juridico-médiatique, le réseau social aux 2,4 milliards d’utilisateurs (dont 85 % en dehors du territoire américain) s’est aliéné une partie de son audience. En situation délicate malgré le succès de sa gamme de produits mobiles, Facebook n’a donc plus le choix : il lui faut rassurer ou mourir. Les appels répétés de certains États à davantage de régulation, sous peine de démanteler le groupe, menacent purement et simplement sa survie.

Trop tentaculaire pour passer sous les radars des régulateurs nationaux, mais pas (encore) assez puissante pour se passer totalement de l’assentiment de la société civile et des bonnes grâces de la puissance publique, la firme de Mark Zuckerberg fait le dos rond. Quitte à changer radicalement de doctrine. À l’opacité et l’arrogance, caractéristiques de la première décennie d’expansion, succède l’ère du volontarisme et de la transparence tous azimuts, portée par un casting de choc. À ce titre, la récente embauche de l’ancien vice-Premier ministre britannique Nick Clegg est révélatrice de ce revirement tactique. Parachuté directeur des affaires publiques, l’ex-dirigeant libéral-démocrate suit un agenda au double objectif : rassurer et convaincre.

Big Brother devenu réalité

Parmi les plans de Facebook, le projet de monnaie virtuelle mondiale (baptisée Libra) hisse symboliquement le réseau à hauteur des États. Certes, le groupe ne dispose pas du droit d’exercer la violence légitime. Il n’en exerce pas moins un pouvoir régalien : en contrôlant l’émission et la diffusion d’information, il fabrique du droit. Sans posséder ni les compétences ni la légitimité pour exercer ce pouvoir régalien.

Depuis quelques années, le géant des réseaux sociaux est accusé de censure de la part d’individus et de groupes d’horizons politiques très divers, qui publient sur ses pages. Dernières victimes en date, des comptes issus de l’ultra-gauche pour qui l’été 2019 fut particulièrement sanglant. Au moins quatre pages liées à la mouvance ont été déréférencées et ont vu leurs audiences brutalement chuter à l’issue de la période estivale. Parmi les comptes concernés, celui du CAMÉ, collectif d’étudiants tendance « no border » de l’université du Mirail, à Toulouse. Dans une publication datée du 29 août sur sa page Facebook, le collectif explique que le phénomène s’est enclenché suite au traitement du contre-sommet du G7. Le partage d’un article concernant la découverte d’une policière infiltrée dans les mouvements contestataires aurait provoqué la sanction. « À la suite de ce post, on a vu clairement que nos publications ne touchaient plus grand monde », explique Léon, membre du CAMÉ, à nos confrères de France 3 Midi-Pyrénées. « On se demande si Facebook n’a pas utilisé la nouvelle loi sur les fake news pour désindexer notre page et celles d’autres collectifs, alors que les infos que nous publions sont certes militantes et engagées, mais toujours vérifiées. » Sollicité pour plus de détails, Facebook indiquait que seuls les administrateurs des pages concernées auraient droit, dans un délai inconnu, à une explication.

Depuis la présidentielle américaine de 2016 et l’affaire Cambridge Analytica – fuite de données organisée en faveur de différents groupes politiques pro-Brexit ou pro-Trump –, Facebook paie cher ses dérives. Le scandale s’est en effet soldé par une amende record de 5 milliards de dollars infligée en juillet dernier par le gendarme américain de la consommation FTC (Federal Trade Commission). Il s’agit donc de reprendre la main. Suppression de pages, minimisation de la viralité de certains contenus, désindexation ou simple rappel à l’ordre : le réseau social dispose d’un arsenal de sanctions qu’il déploie au gré de la gravité de l’infraction commise au regard de ses règles sacro-saintes – les fameux « Standards de la communauté », sorte de règlement intérieur rendu public en 2015. Ce texte décrit par le menu le type de publication proscrit par la plate-forme.

Discours de Mark Zuckerberg à la conférence annuelle de Facebook, San José, 1er mai 2018. © Marcio Jose Sanchez / AP/ SIPA
Discours de Mark Zuckerberg à la conférence annuelle de Facebook, San José, 1er mai 2018.
© Marcio Jose Sanchez / AP/ SIPA

Une telle modération a posteriori s’ajoute à une approche plus proactive qui consiste à débusquer des groupes exerçant des stratégies d’influence sur le site au moyen de fausses informations, le tout piloté en sous-main par des puissances étatiques. Facebook supprimait ainsi en début d’année près de 500 comptes supposément « coordonnés depuis la Russie et liés à des employés de l’agence de presse Sputnik », comptes suspectés de partager des « sentiments anti-OTAN » et favorables « aux protestations » selon Nathaniel Gleicher, responsable de la cybersécurité chez Facebook. En dépit des cris d’orfraie des victimes de la purge, le réseau social motivera cette décision par la volonté manifeste des administrateurs de dissimuler l’identité réelle du donneur d’ordre, contrevenant à l’article 17 d’un règlement intérieur aux allures de véritable code pénal numérique.

Pour contrer les accusations de censure arbitraire qui se multiplient, Facebook se livre depuis 2016 à un grand exercice de transparence sur les moyens qu’il met en œuvre pour la régulation des contenus. Le réseau revendique sans surprise l’usage d’un dispositif hybride composé d’algorithmes, de détection et de signalements de ses utilisateurs – entérinant au passage la culture de la délation comme élément cardinal de sa politique de sécurité. Une fois identifiés, les contenus problématiques sont traités via une chaîne de modération humaine assurée essentiellement par des sous-traitants. Certains de ces centres externalisés ont d’ailleurs accueilli quelques journalistes, invités à constater par eux-mêmes les efforts consentis pour relever le « formidable défi » d’une modération à cette échelle – ces mêmes journalistes qui ne manqueront d’ailleurs pas de noter l’extrême rudesse des conditions de travail de ces salariés du clic, dont la tâche consiste à trier les poubelles du réseau pour à peine quinze dollars de l’heure.

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Dans la même veine, Facebook publiait en 2018, à grand renfort de publicité, une version étoffée de ses « standards » clarifiant un certain nombre de concepts clés et fournissant des exemples explicites de contenus non admis sur la plate-forme.

Il est certes bon que les internautes connaissent les règles et restrictions auxquelles leurs publications sont soumises. Toutefois, le problème fondamental de la concentration des pouvoirs

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Octobre 2019 - Causeur #72

Article extrait du Magazine Causeur

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