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Œuvres pies

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Parmi les livres provenant d’une dévote parente (une grand-tante, pour être précis), reconnaissables à son ex-libris (qui, de nos jours, utilise encore un ex-libris ?), j’ai retrouvé il y a peu la Vie de Jésus de François Mauriac, une Histoire des chartreux (un de ses frères en faisait partie), un Charles de Foucauld par René Bazin, et un Saint François d’Assise dû, j’ose à peine l’écrire, à la plume d’Abel Bonnard (soyons juste : celui-ci ne s’était pas encore révélé un adepte de la Collaboration et l’admirateur peut-être excessif des guerriers tudesques).

Et puis enfin une Anthologie de la poésie catholique, publiée en 1933, réunie et présentée par Robert Vallery-Radot aux Éditions des Œuvres représentatives (41 rue de Vaugirard, Paris 6e).[access capability=”lire_inedits”] Cet intéressant volume va de Christine de Pisan à Marie Noël en passant par Racine, Germain Nouveau, Verlaine, Hugo (« malgré son orgueil insensé », précise l’anthologiste), Jammes et Guérin, Claudel et Péguy bien sûr, Max Jacob et Henri Ghéon − et bien d’autres dont les noms ne nous disent plus rien.

Vallery-Radot, qui devait finir ses jours sous le nom de Père Irénée dans un couvent de la Manche, dédie son travail « à la mémoire sacrée du souverain pontife Pie X, qui nous ré-enseigna à prier sur de la beauté ». C’est ce même Pie X qui condamna « 65 erreurs modernes », et dont se réclament aujourd’hui les intégristes, mais qui curieusement inspira aussi Apollinaire : « Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme / L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X. »

Rien dans tout ça, en somme, qui rende un tel livre recommandable du point de vue de l’actuelle moralité publique. Et j’avoue moi-même n’être guère porté à m’extasier sur « l’humble femme qui prie / Après que tout le jour, à genoux près de l’eau, / Elle lava pour nous, et que je vois, si tôt, / Suspendant à la corde roide qu’elle essuie, / Le linge, de ses bras en croix levés bien haut » (André Lafon, 1883-1915).

C’est néanmoins dans ce grimoire que j’aurai découvert le merveilleux Arnoul Gréban (v. 1425-1485) dont je cherche en vain, depuis lors, à me procurer l’intégrale du Mystère de la Passion (je n’en ai trouvé qu’une morne translation en français moderne). Shame on me, je ne connaissais pas Gréban ! Un autre mérite du volume est de montrer qu’en dépit des modes (ou des reconstructions a posteriori de l’histoire littéraire), la poésie fut rarement autant inspirée par la foi chrétienne qu’aux XIXe et XXe siècles. Les poètes du temps de Pascal invoquaient davantage Vénus et Apollon que Jésus et Marie ; le siècle de Saint Vincent de Paul et de Bossuet n’eut pas son Paul Claudel[1. Voir à ce sujet Frédéric Gugelot, La Conversion des intellectuels au catholicisme en France, 1885-1935, CNRS Éditions.].

J’aggrave à présent mon cas : lorsque je lis, à propos d’un de ces oubliés, que « la sincérité de son cœur, son goût pour les sentiments et les mots voilés, en font un des seuls élégiaques que possède notre temps », moins que le contenu de la phrase, c’est sa gravité désuète qui me touche, et la nostalgie d’un temps où l’on pouvait parler ainsi de littérature. Ça change agréablement de bien des « pages livres ». Je suis décidément anachronique.

Vallery-Radot ne connaissait apparemment pas sœur Marie Saint-Anselme, de son vrai nom Jeanne Taillandier, encore une de mes grand-tantes, qui mourut en 1918, à 29 ans, au couvent des Sœurs blanches de Notre-Dame d’Afrique, et dont les Carnets d’une âme furent publiés par la suite à la Librairie académique Perrin, ce dont je tire une fierté inextinguible. Je n’en veux nullement à l’anthologiste : la pauvrette n’avait pas le verbe éclatant d’une Marie Noël, mais je n’allais pas manquer cette occasion d’évoquer son souvenir.

Quant à moi, je me garde bien de montrer à quiconque mes poèmes chrétiens (ni les autres) ; mais j’ai, comme on le voit, une hérédité chargée.[/access]

*Photo : Photodeus.

Décembre 2012 . N°54

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain. Dernier livre paru : <em>La langue française au défi,</em> Flammarion, 2009.

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