Au 60e anniversaire de sa mort le 4 janvier 1960, Albert Camus est plus aimé que jamais.


Admirable dans sa vie, formidable par son œuvre simple et profonde, Albert Camus est de ces écrivains qui ont touché la réalité de leur temps en plein cœur et deviennent par là-même intemporels. La gauche, qui l’a longtemps mis au banc des anti-révolutionnaires, tente de s’approprier un homme dont la liberté de ton leur aurait pourtant bien déplu (notamment l’analyse acharnée contre les pleurs et les hurlements). La découverte en ce début d’année d’un texte exclusif de l’auteur dans les archives du général de Gaulle manifeste un héritage politique plus complexe de l’auteur de l’Homme révolté.

En dépit d’une tendance libertaire que l’on aurait tort d’associer aux imbéciles pourfendeurs du « jouir sans entrave » ou d’un libéralisme économique, Camus donne des clefs philosophiques profondes pour résister à notre modernité, et s’opposer à elle par simple amour de ce que la nature humaine a de plus ancré.

Albert Camus n’aimerait probablement pas notre époque

Penseur que toutes les misères indignaient, il refusait de s’acheter avec d’autres la belle conscience de gauche qui soutenait les massacres et les calomnies pourvu qu’elles se fassent au nom de la libération de l’homme. L’Algérie était sa terre natale, et après avoir déclaré qu’entre la justice et sa mère, il choisirait sa mère, il se désolidarise aussi bien de l’action violente du FLN que de la colonisation française, et aurait abhorré nos actuels « décoloniaux » qui professent la haine du Français blanc.

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Lui qui déclarait, dès l’Envers et l’endroit : « Tout est simple. Ce sont les hommes qui compliquent les choses » aurait conspué la fausse « complexité » revendiquée par une grande partie de la classe politique. Amoureux de la finitude humaine, Camus invite à épouser le tragique contre les prophètes qui voudraient bouleverser la nature de l’homme et en faire advenir une nouvelle. Cette philosophie qui traverse Le Mythe de Sisyphe se retrouve dans L’Homme révolté, car la vraie révolte ne se fait que par amour pour le monde ou l’humanité. Ce retour du tragique va à rebours du transhumanisme comme tentative d’extraire l’Homme de sa finitude. Homme à femmes incorrigibles, sûrement aurait-il subi les foudres du mouvement #metoo et porté le fardeau du patriarcat blanc.

Empêcher que le monde se défasse

Défenseur de la nature contre les marcheurs du sens de l’histoire, il est l’adversaire d’un progressisme qui avance au nom seul de la nécessité d’avancer. Préférant le bon sens aux philosophies alambiquées. Aimant la France et la République.

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Pour toutes ces raisons, Camus aurait probablement été en notre temps un écrivain décrit comme « réactionnaire » et de facto un mâle blanc de plus de 50 ans. Ses œuvres ne répondent pas à l’exigence de diversité imposée, sa philosophie n’exalte ni le changement perpétuel, ni le désir individuel, et s’inscrit loin des faiseurs de système et grands accusateurs de l’Occident qui ont forgé la pensée de mai 68. Camus est plutôt de ceux qui pensent que certains invariants de l’existence humaine doivent être éprouvés et aimés plutôt qu’annihilés par des progrès techniques et des théories fumeuses.

Son discours le plus célèbre reste celui qu’il prononce à Stockholm le 10 décembre 1957, pour la remise du prix Nobel de littérature. Un discours grave et magnifique, simple et décisif, qui inspire encore nombre de nos intellectuels qui chantent encore avec lui :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Camus n’est pas un révolutionnaire, il est un résistant. Cet héroïsme protecteur, qui veut sauvegarder plutôt que bouleverser, qui veut préserver plutôt que balayer, fait de Camus un auteur capital pour toute pensée conservatrice.

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