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Bye bye Bayrou

Bye bye Bayrou
Après le premier tour des élections régionales, que reste-t-il de François Bayrou ?
François Bayrou
Après le premier tour des élections régionales, que reste-t-il de François Bayrou ?

Au milieu du torrent d’âneries entendues de part et d’autre dimanche soir lors de la soirée électorales, on a tout de même entendu une idée juste : il est difficile d’interpréter les résultats d’une élection avec un tel niveau d’abstention. J’ajouterais bien : surtout après une campagne aussi nulle et pour des enjeux aussi ridicules. Le triomphe du PS et la claque de la majorité présidentielle ne me semblent pas signifier grand-chose quant aux rapports de forces politiques qui s’exprimeront lors de l’élection présidentielle de 2012.

En revanche, ce scrutin a délivré deux enseignements qui auront leur importance. Le premier c’est qu’il faudra compter avec Marine Le Pen, qui a fait des scores plus que significatifs dans la moitié Est de la France et ce malgré une forte abstention des catégories populaires. Il n’est donc pas exclu de voir un FN entre 15 et 20 % à la prochaine présidentielle.

Le second, c’est la fin de l’aventure du Modem et la disparition définitive de François Bayrou de la catégorie des présidentiables. On ne voit pas, en effet, comment le Béarnais pourrait rebondir après une telle débâcle, moins d’un an après son échec déjà cuisant aux européennes, ni comment le MoDem pourrait résister à l’implosion qui est déjà en cours. C’est sur ce point que j’aimerais m’attarder pour tenter de comprendre les raisons de l’échec de cette expérience politique et dégager des enseignements à portée générale valables pour toute les nouvelles formations politiques.

Le vote-achat dans la démocratie de marché
Le temps où les citoyens votaient en fonction de leur appartenance sociologique ou de leur convictions idéologiques est révolu. De plus en plus, le citoyen s’apparente à un consommateur, qui n’éprouve pas plus de fidélité à un parti qu’au supermarché où il fait ses courses. A chaque élection les cartes sont rebattues. On va voter tantôt pour une idée, tantôt pour une personne, tantôt pour envoyer un message, et le plus souvent sur une impression ou une humeur de fin de campagne. La proportion de l’électorat mobile est devenue tel que chaque scrutin est devenu impossible à prévoir. Qui peut sérieusement penser que l’évolution du score du PS en 16 % à 29 % en moins d’un an traduit un tel regain d’influence dans l’opinion ? C’est juste que le vote socialiste est apparu à l’électeur comme ayant plus de “valeur” cette fois-ci que lors de la précédente élection, et cela ne présage naturellement en rien de la “valeur” que le vote PS aura la prochaine fois.

On est donc contraint de penser la politique davantage en termes de marketing électoral que de segmentation socio-culturelle de la population. Le paysage politique n’est plus suffisamment structuré par des clivages idéologique pour que l’on puisse parler d’un peuple de gauche, de droite et encore moins du “centre droit” ou du “centre-gauche”. On a à faire à un peuple de consommateur de politique qui achète par son vote un message qui lui plait : une promesse, une valeur, une image dans laquelle il s’identifie. Dans ces conditions plus la campagne est molle et moins elle se structure autour d’enjeux clairs, plus le résultat risque d’être étonnant. Si ces grandes entreprises électorales que sont les partis, bénéficient d’une forte image de marque et d’une grande couverture médiatique s’en sortent presque toujours, les petites formations doivent jouer les marchés de niche auprès d’un électorat ciblé qu’ils chercheront à séduire avec un message segmenté et agressif. Seuls les partis en position dominante peuvent se permettre d’être consensuel et syncrétique. Plus on est petit, plus on doit avoir un discours fort. Cela, le MoDem ne l’a jamais compris.

Lors de la présidentielle, le vote Bayrou apparaissait comme un vote refuge pour tous ceux que Sarkozy et Royal insécurisaient. Le personnage Bayrou était relativement bien en phase avec les attentes du marché des opinions. Sa personnalité sans trop de relief entrait en résonance avec son discours de synthèse et la fonction présidentielle. D’où son succès relatif. Le problème c’est que cette “offre” ne pouvait pas être déclinée en l’état aux élections suivantes. Le Modem a, en réalité, toujours vendu le même produit : un espoir d’alternative au PS en tant que force d’opposition pour battre Sarkozy au second tour de 2012.

Lors de ces régionales, le Modem carrément mis sur le marché un produit sans caractéristique, ni intrinsèque ni distinctive. Bayrou, retenant la leçon des européenne a préféré mettre sa personne à l’abri d’un échec probable, n’a voulu envoyer aucun message politique, ni image, ni slogan, ni proposition phare. Rien ! La campagne n’a pas été portée au plan national. Le parti n’a fournit aux candidats aucun élément de langage. Et compte tenu de ce que sont les régions sur le plan institutionnel et de l’ignorance dans laquelle les tiennent les citoyens comme les médias, il était rigoureusement impossible de construire un message politique en phase avec l’enjeu réel de ces élections. A tel point qu’on peut se demander ce que les 4% d’électeurs qui ont malgré tout voté Modem ont voulu exprimer par leur vote !

L’enseignement qui peut être retiré de cet échec pour toutes les formations est qu’elles doivent construire un produit à présenter à l’électeur adapté à chaque type d’élection. Pour la présidentielle et les européennes, tout le monde sait à peu près faire (ou devrait savoir). En revanche pour les élections territoriales, c’est plus compliqué. Ces élections sont pourtant importantes car c’est là que se construisent les appareils. Elles permettent de conquérir des positions, de faire émerger des cadres et de structurer des réseaux militants via les collectivités locales et les postes qu’elles peuvent proposer dans les cabinets ou les services. Aucun homme politique ne peut exister sans un fief électoral fort et aucun parti sans un réseau d’élus locaux.

Fallait-il faire une campagne locale ou nationale ?
Aux élections locales, il n’y a guère que le PS et les écolos qui savent envoyer un message aux électeurs. Le PS délivre une image de bon gestionnaire, modéré et pragmatique, à l’écoute de la population et de la demande sociale. Et ça marche plutôt bien ! Les écolos ont l’avantage de pouvoir utiliser leur mot d’ordre “sauvons la planète” à tous les échelons possibles et imaginables, le “penser global, agir local” le permet. La droite en revanche a beaucoup plus de mal à construire une offre aux élections locales, au-delà de son discours sur la fiscalité, dont la force s’amenuise à mesure que les collectivités perdent en autonomie fiscale. Les autres petites formations, le Modem comme les formations de gauche radicale ou DLR n’ont finalement pas grand-chose à dire.

Et pourtant, si les formations voulaient bien se donner la peine, il y aurait matière à penser de véritables offres politiques locales qui pourraient véhiculer des valeurs susceptibles de capter l’attention. Presque tous les sujets qui se jouent au plan local sont laissées à l’abandon par le débat politique : l’aménagement du territoire (arbitrage ville/périurbain/campagne), l’organisation administrative, tout ce qui touche au lien social, à l’animation, aux fêtes, à l’image, l’offre culturelle et sa finalité, la vocation et la spécialisation des territoires, le cadre de vie, le logement, la mixité urbaine et sociale… Autant de sujet qui, si on voulait bien s’en donner la peine, pourrait susciter des projets, exprimer des valeurs et fabriquer du clivage, le tout dans un projet national à mettre en œuvre au plan local.

Il est parfaitement stupide dans des élections locales de prétendre conduire une politique de gauche, de droite. A fortiori, une politique ni droite ni gauche ou pire encore, d’entre deux ou de troisième force. Les clivages nationaux ne sont en effet pas opérants sur les compétences locales. En revanche, il est impératif pour les petites formations de construire un discours réellement politique autour des enjeux locaux et de le porter nationalement. Cela implique un réel travail de problématisation et de construction de propositions, ce qu’aucun parti ne fait.

A défaut, les petites formations peuvent refuser la règle du jeu et proposer à l’électeur d’envoyer un message idéologique à portée globale. Le FN le fait depuis toujours avec un succès relatif. En revanche, laisser se débrouiller localement les têtes de liste pour construire un message “local” sans relai national et sans aucun cadre conceptuel, c’est littéralement suicidaire. C’est ce que le Modem a fait aux régionales !

Le centrisme, un concept vide de sens
L’incapacité du MoDem a construire un projet politique adaptés aux enjeux locaux, a été renforcé par les carences de son image de marque au niveau national. Comme je l’ai dit plus haut, à l’origine le produit Modem se résumait à la personnalité de Bayrou dans le contexte particulier et très anxiogène du duel de 2007. Ensuite, il a pu s’imposer comme opposant n°1 à Sarkozy, critiquant essentiellement son style et son type de présidence. Ce statut était en grande partie “spéculatif” dans la mesure où la valeur Bayrou reposait sur l’hypothèse d’un déclin irrémédiable du PS et une anticipation selon laquelle il passerait devant le candidat socialiste aux prochaines présidentielle. Dès lors que le PS a relevé la tête après son congrès et que l’épouvantail Ségolène Royal a été marginalisé, la valeur Bayrou s’est effondrée telle une bulle spéculative.

Le PS lui ayant repris son statut tout nouveau d’opposant privilégié, Bayrou n’a jamais su reconstruire un produit concurrentiel susceptible de se démarquer de la concurrence. La grande alliance “anti-Barroso” construite par Cohn-Bendit sur le plateau d’Arlette Chabot, puis le rapprochement avec le PS fait par l’entremise de Marielle de Sarnez et de Vincent Peillon ont achevé de détruire tout caractère distinctif à l’offre Modem. Il n’était devenu qu’une couleur de plus dans une majorité arc-en-ciel dont personne ne voulait.

L’idéologie n’a jamais été le fort de Bayrou. En 2007 son programme se résumait au rassemblement des meilleurs des deux camps, une synthèse apolitique et technocratique sur le mode de la commission de Bruxelles. Il a bien tenté ensuite de se positionner sur la défense du modèle français contre le Sarkozysme sous influence américaine. Il a fait quelque pas en direction des thèses protectionnistes, critiquant le libre échange, l’OMC et la finance, mais lorsqu’on est un centriste modéré comme lui, il n’est pas facile d’endosser le costume du révolutionnaire qui propose de renverser le système. Ce discours ne colle, ni à son image, ni à sa nature, ni à son caractère.

Au final, il n’est resté du Modem que son image de “centrisme”. Mais comment peut-on encore parler de centrisme (ou de centre droit) quand les meilleurs chances de succès de la “gauche” sont incarnées par le directeur du FMI et que la droite reproche à son président de la trahir en cédant trop à une fascination intellectuelle à l’égard de la gauche bien pensante et ses représentants les plus illustres ? Le centrisme n’a de sens qu’en cas d’opposition radicale et franche entre deux blocs. Quand gauche et droite ne s’opposent que sur le style et les modalités, il n’y a aucun espace politique pour un centre de synthèse et de compromis.
Que peuvent faire maintenant Bayrou et ses troupes défaites?

Après la raclée qu’ils viennent de subir, je suppose que les responsables du Modem doivent être aujourd’hui bien déprimés. Je m’en voudrais donc de démoraliser encore un peu plus ceux qui pourraient lire cette analyse, ou de donner l’impression de tirer sur une ambulance, ce qui n’est jamais très élégant même si ça peut être amusant. J’ai toujours eu de la sympathie pour le Modem, au moins pour la démarche qui consistait à faire émerger une nouvelle formation politique pour renouveler l’offre politique et tenter de remettre en cause la ”position dominante” dans le statut d’opposant dont bénéficie (et abuse) le PS. Je vais donc conclure cette analyse par quelques conseils.

À Bayrou, je conseillerais ardemment d’abandonner son rêve présidentiel, car il clairement plus les moyens de ses ambitions. Plus personne ne le considère aujourd’hui capable d’accéder au second tour. La seule chose qu’il puisse faire, c’est de rallier au plus vite la candidature de Dominique de Villepin. En alliant leur force et leur notoriété dans le cadre d’un “ticket”, il pourrait recréer une dynamique positive et réellement espérer la victoire en 2012. Premier ministre ou président de l’assemblée reste une sortie tout à fait honorable. Il ne faut plus aujourd’hui chercher à concurrencer le PS, mais plutôt de recréer une nouvelle offre à droite en anticipant sur l’implosion du Sarkozysme.

Je conseillerais aussi à Bayrou d’entendre les critiques qui s’expriment au sein de son parti sur son fonctionnement jugé peu démocratique. Il doit absolument consacrer son énergie à structurer réellement cette formation pour en faire un réceptacle pour tous ceux qui croient en la politique tout en désespérant de l’offre existante. Le Modem n’a de sens que s’il renouvèle réellement la manière de faire de la politique et propulse de nouvelles générations de responsables à tous les niveaux. À ce titre, le préalable s’il veut conserver un appareil est de trouver rapidement les moyens pour éponger l’ardoise des têtes de listes qui n’ont pas franchi la barre des 5 %, 20 sur 22 ! Il n’arrivera à rien avec des cadres sur endettés comme des Américains après la crise des subprimes !

Aux cadres et aux élus, je leur conseillerais surtout de ne pas rejoindre Europe Ecologie. La bulle ne tardera pas à crever et les régionales ont sûrement déjà marqué un début de reflux. En 2012, la crise aura atteint un tel degré de gravité que plus personne ne se préoccupera d’écologie ou du climat.

Objectivement, le Modem est dans une impasse stratégique. Je ne peux donc que leur conseiller d’endurer, de traverser un petit bout de désert, de faire le dos rond, et surtout renoncer aux prochaines cantonales pour éviter une nouvelle débâcle. En attendant la recomposition qui suivra l’élection de 2012, le mieux qu’ils aient à faire est de s’attacher à renforcer leur organisation et leur capacité à conduire des campagnes, se structurer en clubs de réflexion pour les prochaines échéances locales ou nationales, s’impliquer dans la vie associative ou locale pour construire des réseau…

Je m’en veux de leur annoncer cette cruelle vérité, mais il n’y a plus aujourd’hui aucune place pour Mouvement Démocrate dans le paysage politique.

Texte initialement paru sur Horizons.


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