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Brexit: qui a peur du grand méchant peuple?

Brexit: qui a peur du grand méchant peuple?
Siège de la Commission européenne, Bruxelles, juin 2015 (Photo : Wiktor Dabkowski)
Siège de la Commission européenne, Bruxelles, juin 2015 (Photo : Wiktor Dabkowski)

Ich bin ein Brexiter ! Au matin du 24 juin, alors que la nouvelle la plus dingue de l’année, annoncée par la voix sépulcrale de je ne sais quel présentateur radio, parvenait en pointillé à mon cerveau, j’ai éprouvé une empathie immédiate pour ce peuple plein de drôlerie qui venait d’adresser un formidable bras d’honneur à tous les gens convenables que compte notre planète. Ceux qui savent ce qui est bon pour ces grands enfants que sont les citoyens, surtout les pauvres qui n’aiment pas l’art anal de Paul McCarthy, ne partent pas passer des week-ends à New York en rentrant d’une réunion à Singapour, ne sont pas des fanatiques du dialogue interculturel – qu’ils pratiquent au quotidien –, et qui, pour finir, votent pour des gens qu’on n’aurait pas reçus sur feu Canal+, même avec une pince à linge sur le nez. Pouah, populiste, ça fait populo, ces sans-manières vont tacher mon canapé. Même Obama leur avait dit qu’il fallait voter « non ». Cause toujours. Marrant, cela dit, qu’on s’entortille tous les pinceaux avec cette affaire de « oui » et de « non », comme si on avait du mal à associer le joli mot « oui » avec la vilaine chose « Brexit » – rappelez-vous, pour dire « non » à l’Europe, ils ont voté « oui ».

Avec les premières remarques dégoûtées sur le « vote vieux », mon empathie s’est muée en tendresse. Dans notre société qui prend des gants avec toute minorité vindicative et traque dans tous les coins la « parole libérée », sur les vieux, on peut dire n’importe quoi. Comme suggérer que les jeunes aient le droit à deux votes (François Fillon). Ou déplorer que le passé ait voté pour l’avenir (Cohn-Bendit). C’est vrai, ils pourraient avoir la décence de se mettre au rancart tout seuls, sans qu’on ait à demander. Le rêve de certains de mes confrères, c’est un pays peuplé de jeunes, diplômés, connectés, riches et polyglottes – un cauchemar.

Tout occupés à nous faire avaler que les jeunes avaient voté « Remain » en masse, alors que seuls un tiers des 18-25 ans se sont déplacés, les commentateurs n’ont guère relevé un paradoxe amusant : les vieux ont voté pour l’aventure et le grand large, les jeunes pour le statu quo et la sécurité. Et ce sont de jeunes présentateurs qui observent avec effroi que les électeurs britanniques ont choisi « le saut dans l’inconnu ». Pitié, pas ça, pas l’inconnu. On croyait que le risque, c’était un truc de jeunes, et on les découvre défilant pour leurs retraites et terrifiés à l’idée de devoir voyager sans Erasmus. Maman, ils vont me demander mon passeport à la frontière ? Alors, quoi de plus amusant que l’image de vieillards indignes infligeant une petite leçon de vie à des jeunes propres sur eux, pressés de jouir des privilèges de l’économie mondialisée – ce qui n’est bien sûr pas répréhensible, mais pas non plus très exaltant. Je sais, il y a le beau rêve européen, mais soyons sérieux, même les plus rêveurs ne croient plus vraiment qu’il puisse se nicher dans l’usine à gaz sous direction allemande qu’est devenue l’UE.

Je ne suis pas sûre d’être souverainiste, pas tous les jours et pas intégralement en tout cas, mais il y a dans ce vote surprise un air de liberté, peut-être même un petit parfum d’Histoire, qui continue à m’enchanter deux semaines plus tard, malgré les pleurs des traders londoniens, malgré les regrets de Brexiters diffusés en boucle de façon à accréditer l’idée que les électeurs britanniques ont fait un gros caprice et que maintenant ils se sont calmés et demandent pardon. Le scénario écrit d’avance a échoué. Qu’on soit ou pas européen, on ne peut pas être totalement insensible au charme du coup de théâtre qui fait dérailler une mécanique que l’on disait inaltérable. On dirait que si. Certains lecteurs se sont irrités de ma légèreté, ou de mon fanatisme, faudrait savoir. L’un d’eux a trouvé que Causeur, avec son déluge de commentaires anti-UE, ressemblait à Je suis partout. Étrange comme un sujet aussi peu sexy que la construction européenne peut rendre les gens fous, des deux côtés au demeurant, car il n’est pas plus malin de comparer l’Union au Troisième Reich.

Non contente d’être contente, j’avais avoué avoir ri devant les têtes d’enterrement de certains de mes confrères. Et au risque d’aggraver mon cas, je me marrais encore, quelques jours plus tard, devant les mines scandalisées et stupéfaites des députés européens pendant le discours de Nigel Farage (qui n’est pas toujours drôle) : « Il y a dix-sept ans, lorsque j’ai déclaré ici que je voulais diriger la campagne pour la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, vous vous êtes moqués de moi. Aujourd’hui, on dirait que je ne vous fais plus rire. » Moi, si.[access capability=”lire_inedits”] (Que ceux qui refusent de rire en cette heure grave, surtout avec n’importe qui, évitent « Le jeu des sept terreurs » concocté par Gérald Andrieu, cela pourrait les énerver.)

Danse-t-on dans les ruines ? Rigole-t-on en sortant du cabinet du juge où on vient de divorcer, comme me le demanda gravement Boubou sur causeur.fr ? Pire encore, a-t-on le droit de rigoler avec l’épargne des autres ?, m’a fait remarquer un ami qui observe avec inquiétude l’évolution de son modeste portefeuille boursier. Certes, je n’ai pas ce genre de soucis, mais je veux le bien de mes amis, et je me réjouis que l’indice Footsie ait vite retrouvé son niveau du jour d’avant. Cela ne signifie pas que la sortie de l’UE sera une promenade de santé – ou un dîner de gala. Mais, comment dire, c’est tellement bon qu’il se passe quelque chose.

Pour l’instant, en dépit du piteux déballonnage des leaders du « Leave », la foudre ne s’est pas abattue sur l’Angleterre, même pas sur l’Angleterre profonde qui vient de faire ce pas de côté. Mais une propagande apocalyptique qui s’efforce d’être autoréalisatrice est tambourinée par une partie des médias, en particulier par Le Monde qui, tout en dénonçant le vote de la peur, promet d’innombrables fléaux aux malvotants, comme en témoigne cet échantillon de titres pêchés entre le 24 juin et le 7 juillet : « Brexit : l’UE peut-elle se relever ? » ; « Ils vont tomber de haut, ceux qui ont voté “Leave”… » ; « Brexit : les 27 désemparés par le chaos britannique » ; « La semaine folle qui a fait chanceler le Royaume-Uni » ; « Le cœur brisé des Européens de Londres », il fallait oser ; « Brexit : l’immobilier britannique flanche, la City redoute une crise financière » – à force de l’espérer, elle finira bien par arriver. Bien fait pour eux. Les Soviétiques prétendaient libérer les peuples qu’ils opprimaient. De nos jours, on trouve ça normal de vouloir les punir. D’ailleurs, regardez, claironne Cohn-Bendit, une semaine après le Brexit, 10 à 20 % des brexiters regrettent leur choix, c’est son petit doigt qui le lui a dit.

Pour l’occasion, même le vénérable Economist s’est mis à l’hyperbole, annonçant à sa une « Anarchy in the UK ». Anarchie, chaos, comme vous y allez, mes seigneurs. Le système de santé est-il en plus piètre état que le mois dernier, les transports arrêtés, les magasins dévalisés ? Que nenni, et les Britanniques ont même l’élégance de parler un peu d’autre chose. Il est vrai que le paysage politique turbule sérieusement, puisque, à l’heure où j’écris, aucun des deux grands partis n’a de chef pour livrer les prochaines batailles, avec Bruxelles notamment, et que Farage a tiré sa révérence. Pour ceux qui ne veulent « ni Juncker, ni Ukip », une partie du boulot est faite. Mais les humeurs irrédentistes des Écossais et des Irlandais ne sont pas une bonne nouvelle. Comme le note Jeremy Stubbs, conservateur et remainer assumé, il se pourrait que le vote souverainiste ait eu raison d’un des plus vieux pays du monde. N’empêche, il faut toute l’arrogance des postmodernes pour décréter qu’un gouvernement issu d’un Parlement pluriséculaire ne saurait rompre avec un choix diplomatique fait, et sans grand enthousiasme, il y a à peine soixante ans. Peut-être que, pour la vieille Angleterre, ce n’est pas une histoire qui s’achève, mais une parenthèse qui se ferme.

Le peuple souverain fabrique par son vote plus de légitimité que la machinerie européenne

Il n’est pas exclu, bien sûr, que des brexiters aient voté un peu légèrement, voire en croyant aux promesses absurdes de leurs leaders, après tout, il paraît qu’en France, certains pensaient que François Hollande allait faire la guerre à la finance. De même, certains électeurs du « Remain » ont peut-être vraiment cru que, s’ils votaient « Out », ils iraient en enfer. Comme l’observe judicieusement Marcel Gauchet, « la démocratie, c’est la concurrence des démagogies », et sur ce terrain, les leaders du « Out » ont fait particulièrement fort, à l’image de cet éditorialiste, brexiter fanatique, qui a déclaré le 30 juin avoir le remords de l’acheteur (mais ducon, t’étais vendeur ! lui a en substance répliqué un autre). Il semble bien que Johnson et les autres aient joué le destin de leur pays sur un coup de dés, ou plutôt, qu’ils avaient la ferme intention de ne pas gagner, exactement comme Pasqua et Séguin sablant le champagne en 1993, avec la défaite de justesse du « non » au référendum sur Maastricht, l’ami Basile y était en personne.

N’empêche, croire que des millions d’électeurs ont voté sans comprendre ce qu’ils faisaient et sans s’interroger sur les conséquences de leur acte, c’est, au sens strict, les prendre pour des cons. À Londres, raconte Alain Frachon dans Le Monde, les remainers font leur autocritique. À Paris, le storytelling qui dépeint les brexiters comme des beaufs incultes, xénophobes à l’esprit étroit (et pourquoi pas consanguins, tant qu’on y est) auxquels on devrait retirer le droit de vote est révélateur de l’estime dans laquelle une partie des classes dirigeantes tient les populations qu’elle prétend gouverner. Dans ce registre du mépris satisfait, on ne sait qui, de Bernard-Henri Lévy dénonçant « la victoire du souverainisme le plus rance et du nationalisme le plus bête » ou de Daniel Cohn-Bendit éructant « il y en a marre du peuple ! », doit obtenir la palme d’or. Contrairement à ce qu’on croit de ce côté de la Manche, rappelle Laetitia Strauch-Bonart, la campagne ne s’est pas seulement jouée aux comptoirs des pubs et à la une des tabloïds, mais dans toutes sortes de cercles intellectuels, et on n’y a pas seulement échangé des bobards, mais aussi des arguments. À l’arrivée, une majorité a décidé de « reprendre le contrôle » (take back control) de la direction du pays. On a le droit de penser que les Britanniques ont fait un mauvais choix. Pas que ce sont des imbéciles. Et encore moins qu’on peut s’asseoir sur leur vote.

La perplexité des leaders du Brexit ne sachant que faire de leur victoire et les témoignages de brexiters repentis ont pourtant suffi pour que quelques voix, d’abord anonymes et bruxelloises, puis assumées et parisiennes, fassent entendre la petite musique connue du « quand un peuple dit non, c’est oui ». Dans l’Esprit de l’escalier, le 26 juin dernier sur RCJ, Alain Finkielkraut a judicieusement exhumé le poème de Brecht, qu’on cite sans le connaître, dans lequel l’écrivain, pourtant communiste ardent, conseille ironiquement au pouvoir de « dissoudre le peuple et d’en élire un autre » puisque celui-ci ne lui convient pas. Le texte, écrit en 1953, au moment de la grande révolte ouvrière de Berlin-Est, parle d’un tract diffusé par l’Union des écrivains dans lequel il est écrit que « le peuple a, par sa faute, perdu la confiance du gouvernement ». Nous y (re)voilà. L’ennui, c’est qu’aujourd’hui, on est obligés de respecter au moins les formes de la démocratie. « Référendum : faut-il vraiment donner la parole au peuple ? » se demandait-on dans l’émission 28 minutes d’Arte quelques jours après la victoire du « Leave ». Une provocation, bien sûr, précisa Élisabeth Quin. Bien sûr, même si certains prennent visiblement la question au sérieux. Le peuple, évidemment, peut dire de sacrées âneries. Rappelons que le 23 juin 2016, il n’a pas porté Hitler au pouvoir, mais choisi de quitter l’Union européenne.

Le problème de nos systèmes politiques, me souffle Gil Mihaely, est de fabriquer de la légitimité et même le référendum, expression quasi transparente du peuple souverain, ne produit plus aujourd’hui une légitimité incontestable. Admettons. Mais aussi mal élevé soit ce peuple souverain et aussi fantasques soient ses choix, il fabrique par son vote plus de légitimité que la machinerie européenne ou qu’une pétition en ligne. Le militantisme en pyjama, selon l’heureuse expression de Nicolas Domenach, c’est moderne et sympa, mais ça ne vaut pas un bon vieux bulletin de vote dans une vraie urne. Pas encore.

Au risque de chagriner tous ceux qui adorent s’opposer en solo au chœur des vierges de la raison, on dirait cependant qu’une partie des élites politiques, et même médiatiques, s’efforcent d’entendre et même de comprendre le message des urnes au lieu de se répandre en invectives conjuratoires. Le président de la République a été très clair : il faut respecter le vote britannique. Et à l’exception du FN, qui aimerait bien filer à l’anglaise, la plupart des responsables politiques, et pas seulement dans les rangs néochevènementistes resserrés pour l’occasion, se sont fendus d’un petit laïus sur la nécessité de réformer l’Europe et d’entendre les aspirations populaires. Volonté certainement sincère, même si personne n’a une traître idée de la façon dont tout cela se dit en allemand. Ce qui se voit moins, c’est que le Parti des médias est beaucoup plus divisé que ce qu’on pourrait penser. Ce miracle est, il est vrai, facilité par l’existence d’un souverainisme de gauche, qui communie avec l’autre dans la détestation du « libéralisme bruxellois » – alors que ce sont la bureaucratie et les règlements européens qui ont fait fuir nombre d’électeurs anglais, mais passons.

Exemple parmi d’autres de ce changement discret, on a pu, dès le 24 juin, entendre des propos très raisonnables sur France Inter, comme cette chronique d’Anthony Bellanger, qui officie – très provisoirement, on espère – à la place de Bernard Guetta, et qui est presque aussi fanatiquement européen que lui : « Eh bien, le peuple veut qu’on le protège. Il ne veut pas faire la queue chez le docteur, à l’hôpital ou à l’école publique. Il veut travailler décemment sans être constamment sous la pression d’un renvoi facilité. Il veut être logé sans avoir à débourser des sommes folles en loyer ou sans avoir à quitter son quartier sous la pression de la spéculation immobilière. Il veut que la croissance britannique lui profite. » Il faut avertir BHL : la causeurisation des esprits se propage au cœur du système.

De fait, le projet révolutionnaire de création d’un Homo europeus est mort. Il s’est fracassé contre cette réalité imprévisible, incalculable et inassignable qu’on appelle l’humanité. Les gens ordinaires, comme disait l’autre. Pas d’homme nouveau en vue : que l’on veuille transformer l’Europe, refonder les nations ou les deux, il faudra désormais s’arranger de celui qui existe, avec ses petites manies et son bête attachement à son douar d’origine.

Je pense à Muray, qui aurait tant aimé voir la déconfiture des eurolâtres. Il me semble entendre sa voix caverneuse qui m’engueule : « Idiote, je ne t’ai rien appris ? Ça a la couleur de l’Histoire, ça a l’odeur de l’Histoire, mais ce n’est pas de l’Histoire. » Jaloux, tu dis ça parce que t’es mort. Et puis, justement, tu m’as appris que l’Histoire, c’est ce qui rate. Alors, ce n’est peut-être pas de l’Histoire, mais ça y ressemble. En tout cas, on ne s’ennuie pas.[/access]

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Été 2016 - #37

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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