Voisine du Brésil, la Guyane accueille de nombreux Brésiliens du nord venus tenter de leur chance dans ce département français d’outre-mer. Un simple micro-trottoir suffit à mesurer la popularité de l’ancien président Lula, qu’une procédure judiciaire empêche de briguer un nouveau mandat. Reportage près de l’équateur du Brésil.


 

C’est les vacances. Pourquoi ne pas en profiter pour découvrir le Brésil, ce pays que François Ier voyait comme une terre de commerce, et où Jean de Léry se fascinait pour les Amérindiens ? La barrière de la langue vous fait peur ? Rassurez-vous, pour découvrir le pays du Christ Rédempteur, on peut se rendre en Guyane : cette dernière est accolée au nord du Brésil. Ainsi, de nombreux Brésiliens du Nord ou du Nordeste, la région la pauvre du pays (d’où vient l’ancien président Lula), viennent tenter leur chance sur la terre de Félix Eboué. Dans ce qui est à leurs yeux un Eldorado, beaucoup se ruent vers l’or, dans des mines souvent illégales : non-respect des normes françaises car on y use abondamment du mercure. D’autres exercent des métiers tout autant prolétaires mais néanmoins moins durs, moins mafieux, plus enclins à préserver la sécurité physique, et légaux : maçon, bétonneur, peintre en bâtiment, menuisier, charpentier etc.

Vu de Guyane

Ce qui m’a surpris, en bavardant avec les Brésiliens que j’ai rencontrés en Guyane, c’est qu’ils tiennent généralement leur ancien président en haute estime. Pour Adriano, ouvrier chevelu à la cinquantaine bien entamée, dont près de trente ans en Guyane, et qui vécut avant à Fortaleza (région du Nordeste), Lula fut « un président qui a fait beaucoup de choses pour les Brésiliens. Si un Brésilien qui est né pauvre peut maintenant faire des études supérieures, c’est grâce à Lula ». Adriano n’a cependant jamais voté. « Car je vivais en Guyane », se justifie-t-il entre deux Morelos, la cigarette des orpailleurs. Mais il estime que « contrairement à Lula, Michel Temer est un mauvais président ». D’après cet immigré qui garde un dur souvenir de la dictature militaire durant son enfance, « l’armée est là, prête à reprendre le pouvoir », s’inquiète-t-il. Lébiane a atterri à Ronaldo, un village d’orpailleurs illégal, sur le Haut-Maroni, en face de Maripasoula, à la frontière avec le Surinam. Elle y tient actuellement un magasin de vêtements. Selon cette jolie quarantenaire originaire de l’Etat du Goiás, qui encercle Brasilia, Lula reste aussi « le meilleur président qu’a connu le Brésil ». Et la situation actuelle, avec Michel Temer au pouvoir « est très mauvaise ».  Même son de cloche chez Alfonso, ouvrier à Maripasoula qui assure derrière d’épaisses lunettes que « Lula fut le meilleur président que le Brésil ait jamais eu », chez Lu (prononcer Lou), jeune brunette venant de São Luís, qui a rejoint il y a peu sa mère en face de Maripasoula, de l’autre côté du fleuve du Maroni, pour qui « Lula était un bon président, Dilma (Roussef) pas mal, et tous les deux mieux que Temer », dit-elle sans s’épancher plus, et chez les autres dont j’ai oublié les noms.

Lula aussi pourri que les autres?

Ne serais-je enclin qu’à converser avec des soutiens de Lula, pensez-vous ? Non : il existe des détracteurs parmi les immigrés brésiliens en Guyane. Francisco, par exemple, fin menuisier cinquantenaire établi dans la bourgade de Maripasoula : « Lula est en prison parce qu’il a volé de l’argent. Qu’il y reste ! », lance-t-il simplement.  Ou Diana, séduisante trentenaire résidant à Saint-Laurent-du-Maroni : « Lula est arrivé au pouvoir au Brésil alors qu’il était analphabète. Comment voudriez-vous que je soutienne un président analphabète ? Tout ce qu’il a fait, c’est d’avoir légalisé le mariage homosexuel. Je n’ai pas plus confiance en lui qu’en un autre ».  Ou bien Aldo, un trentenaire aux allures de dandy, qui a vécu la majeure partie de sa vie à Toulouse avant de venir à Cayenne : « Lula est aussi pourri que les autres, estime-t-il dans un français impeccable, entre deux bouffées de Dunhill. En France, on a fait un cirque pas possible avec l’affaire Fillon. Et on a eu raison. C’est pourquoi j’adore la France. Au Brésil, l’affaire Fillon ce n’est strictement rien par rapport à tout ce que nos politiciens se mettent dans les poches. On paye des impôts et on n’en voit jamais la couleur. A Oiapoque par exemple, on paye beaucoup d’impôts, et les routes sont dégueulasses ».

La thèse du coup monté 

Oiapoque justement. 25 000 habitants, juste en face de la commune française de Saint-Georges de l’Oyapock. A dix minutes en pirogue de la France. Pour le Français s’y rendant, pas de problèmes. Pour le Brésilien se rendant à Saint-Georges, la police française a l’œil et n’hésite guère à faire mariner au poste, ont tenu à me signaler quelques Oiapoquiens. Le badaud à peine débarqué de la pirogue, des hommes en t-shirts moulants verts ont le regard à l’affut et lui proposent du change : 4,2 réaux pour 1 euro. En octobre dernier, ils m’en proposaient 3 pour le même prix. Depuis quelques mois, le Brésil va mal, en effet. Malgré son apparente quiétude, Oiapoque reste une base arrière de l’orpaillage illégal. Depuis peu, la municipalité y a ouvert une zone de sports en plein air, au centre de la ville, qui lui confère des airs de kermesse. C’est là que je rencontre Arnoldo, 47 ans, ouvrier originaire de Fortaleza et travaillant à Cayenne depuis des années. Il est venu passer le weekend ici. Il estime que « Lula a fait beaucoup de choses pour les pauvres, est très populaire au Brésil, et s’il peut se présenter aux prochaines élections, il passe dès le premier tour ». Ce pourquoi, selon lui, « l’opposition, qui représente les riches ne veut surtout pas qu’il se présente. Mais Temer est très impopulaire pour les Brésiliens car il ne fait que des bêtises ». La théorie du complot rode : « Les Etats-Unis n’ont aucun intérêt à ce que Lula redevienne président, estime Arnoldo entre deux gorgées d’Itaipava, la pils du pays. Je pense donc qu’ils sont derrière sa mise en prison, qui est un coup monté. Ils l’ont attrapé pour une histoire d’appartement. C’est ridicule comparé à tout ce que les autres politiciens volent au pays ». La jeune serveuse nous apporte l’addition d’un pas chancelant. Le salaire minimum au Brésil est d’actuellement 954 réaux par mois. C’est peu. Sans doute pourquoi certaines jeunes femmes choisissent une autre voie (ou cumulent les deux) : à deux pas de la place principale, en négociant leurs charmes, elles peuvent gagner la même chose en une semaine. Sur fond de brega tonitruante –musique populaire du Nordeste-, j’interroge l’une d’entre-elle, une minette en short moulant ne paraissant pas avoir passé les dix-huit ans, mais qui est majeure car sinon, elle ne pourrait pas travailler dans un bar, m’assure-t-on. « Lula ? me regarde-t-elle avec surprise entre deux messages Whatsapp. Un très bon président », fait-elle l’effort de me répondre. « Mais de toute façon, la situation du pays est très mauvaise », ajoute-t-elle évasivement avant de se replonger dans son iPhone.

La huitième économie mondiale

Le dimanche de la finale de la Coupe du monde, les bistrots sont loin d’être remplis. Le Brésil a été éliminé, le reste importe peu. Sport résolument populaire au pays de l’ «ordre et du progrès » (la devise du pays, issue de celle du positivisme d’Auguste Comte, l’amour en moins), le foot reste un moyen d’affirmer sa fierté nationale. Le Brésilien aime le Brésil. Sa patrie passe avant les autres. Comment pourrait-il en être autrement, pour garder l’unité d’un pays quasiment grand comme l’Europe ? Parmi les drapeaux jaunes malgré tout, des drapeaux tricolores flottent, et des aveux de sympathie rôdent. Ainsi, à la terrasse d’un bar prolo, un chauffeur borgne de mini bus, faisant des trajets entre Saint Georges et Regina, me confie, entre deux grandes bouteilles d’Itaipava, combien il aime la France (la Guyane), qui a fait beaucoup pour lui. Je ne peux m’empêcher de l’interroger sur Luiz Inácio Lula da Silva. Une fois encore, « le meilleur président du Brésil », entends-je dire. Kleya, une jeune brunette originaire de Belém (où Claude Lévi-Strauss fit halte avant de s’aventurer dans l’Amazonie), survivant à travers le tourisme n’en pense pas moins : « Lula fut un très bon président. C’est grâce à lui que beaucoup de Brésiliens ne vivent plus dans la pauvreté».

Que penser ? Le « meilleur président » ? Je ne sais pas. Mais le président des petites gens, des sans-dents, visiblement. De fait, au niveau national, Lula est crédité par les sondages d’une popularité oscillant entre 33 et 39 %, suivi par Jair Bolsonaro (environ 15 %), classé radicalement à droite. En retournant flâner, des routes cabossées où les taxis motos peinent à se frayer un chemin. Le pays de l’ « ordre et du progrès » semble enclin au désordre en effet, mais n’est-ce pas dans ces conditions que s’est créée la huitième économie mondiale ? Au bord d’un vélo, un vendeur à la mine fatiguée traîne une roulotte pour vendre des coxinhas, beignets locaux à base de viande.  Affaire conclue, je m’enquiers de le sonder. « Lula ? Le meilleur président du Brésil », affirme-t-il avec aplomb. Décidément… Pourtant, les 7 et 28 octobre prochains, il semble que les élections auront lieu sans Lula.

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