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Bolsonaro, l’ennemi idéal

Bolsonaro, l’ennemi idéal
Jair Bolsonaro et sa femme Michelle, Brasilia, janvier 2019 © MARCELO SAYAO/EFE/SIPA Numéro de reportage : 00889520_000014

« Arrêtez de dire des idioties, vous ne connaissez pas votre pays et vous n’arrêtez pas de donner votre opinion sur le Brésil » a récemment pesté le président brésilien contre Emmanuel Macron, lequel lui reprochait la déforestation de l’Amazonie. Comme il est facile de cracher sur Bolsonaro quand on est président de la République française, ministre ou grand patron!


Jair Bolsonaro n’est pas musulman donc on ne risque pas de voir les banlieues flamber.

Il n’est pas turc, donc il ne fera pas descendre les Loups Gris dans les rues de Strasbourg en guise de protestation.

Il n’est pas africain donc il ne nous accusera pas de néocolonialisme.

Il n’est pas de gauche donc il n’a personne pour le défendre dans les universités françaises et les rédactions parisiennes.

Mieux encore, c’est une cible idéale, une poupée enduite de miel dont la vocation est d’attirer inexorablement les abeilles. Tenez-vous bien – vous êtes assis j’espère ! – il est blanc et hétérosexuel. L’infâme gredin ! Il est aussi catholique, vous vous rendez compte ! Il y en a encore des catholiques qui se déclarent comme tels et font de la politique à haut niveau ! Bolsonaro en est un : péché inexpiable qui le disqualifie aux yeux du Pape argentin. L’épouse de Bolsonaro, Michelle, une belle blonde de 38 ans, est évangélique : quel crime impardonnable !  Elle aurait pu au moins avoir le bon goût de se déclarer animaliste ou végane, histoire d’envoyer les bons signaux (de soumission).

Il est pratique de vilipender Bolsonaro

Et cerise sur le gâteau, le Brésil c’est loin, très loin. On peut donc insulter Bolsonaro comme on veut, on est sûr qu’il n’enverra pas un croiseur harceler les navires français en Méditerranée. N’est pas Erdogan qui veut !

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Toutes ces raisons expliquent en quoi il est pratique de vilipender Bolsonaro, pas en quoi ça nous est utile voire indispensable.

Le crime de Bolsonaro est de ne pas faire partie de l’équipage du Titanic. Il refuse, comme Trump avant lui, de parier sur la fin de la civilisation occidentale et sa dissolution dans une espèce de kermesse woke.

En vérité, Bolsonaro a le malheur de dire des vérités que nous avons refoulées et déclarées illicites. Il est l’obstacle entre nous et notre désir le plus ardent : la décadence. C’est un empêcheur de « couler » en rond.

Plus on vilipende Bolsonaro, moins on se donne la chance d’écouter ce qu’il a à dire. Plus on l’accuse d’homophobie, de racisme et de destruction environnementale, moins on se pose la question de sa politique et de son bilan. On se fiche de qui il est et de ce qu’il pense, nous voulons être sûrs qu’il se taise. Le vrai ou le faux ne nous importent pas en ce qui concerne le Brésil, la seule chose qui compte est de cacher au peuple français qu’une autre politique est possible : qu’un président puisse dire non à certaines minorités et tendre une oreille attentive à d’autres (les autistes, les sourds-muets, les handicapés, les camionneurs) ; qu’il  puisse réclamer la réindustrialisation de son pays ; qu’il estime que l’école doit former des patriotes et non des repentants ; qu’il autorise les femmes à acheter une arme de poing pour se défendre contre les agressions ; qu’il s’arrête dans la rue pour bavarder avec des citoyens lambda sans craindre d’être lynché par les « gilets jaunes ».

Au Brésil, Marine Le Pen aurait ses chances

Alors, quand on a renoncé à cela, quand on conçoit l’action politique comme la promenade d’un eunuque dans un harem, on en veut à mort à Bolsonaro ! On veut l’effacer de la surface de la terre quitte à l’accuser de manger des enfants ou d’avoir crucifié Jésus il y a 2000 ans. Tout est bon pourvu qu’il se taise.

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Bolsonaro est, aux yeux de nos élites, une Marine Le Pen qui réussit. Notre nomenklatura voit en lui un démenti cinglant du discours habituel, celui du « vote utile » et du « après nous le déluge ». Depuis son accession au pouvoir, Bolsonaro ne s’est rendu coupable d’aucune attaque contre les homosexuels (les médias nous avaient promis des pogroms…), les femmes, les noirs ou les indiens. Mieux encore, la criminalité a fortement baissé (-25% des homicides en 2019), ce qui profite à tous les Brésiliens quelle que soit leur origine ou orientation sexuelle. Tout cela est une antithèse au mensonge qui sert de ciment à la nomenklatura française, ce mensonge consiste à diaboliser toute opposition réelle en la faisant passer pour fasciste. Nos élites sont assiégées, elles ont peur et se protègent derrière la digue nommée « front républicain ». Bolsonaro montre que cette digue n’est rien d’autre qu’un rideau de fumée. (Notez bien que je ne suis pas sûr que Marine Le Pen soit en mesure de dissiper ce rideau de fumée, mais cela est une autre histoire…)

Tel est le substrat mental de la relation franco-brésilienne actuelle. De la pure folie. Un mépris complet des intérêts économiques immenses de la France dans ce pays. Une gifle à la francophilie naturelle et spontanée des Brésiliens qui croient encore que la France ressemble à ce pays doux et paisible habité par Amélie Poulain (comme quoi, la désinformation fonctionne dans les deux sens…).

Balayons devant notre porte !

Un peu d’humilité nous ferait tous du bien. Au lieu de passer nos nerfs sur Bolsonaro, occupons-nous de ces lions en liberté que nous avons installés dans notre salon : l’islamisme, l’ensauvagement, la ruine de l’enseignement, la destruction de la gouvernance, pour ne citer que les cas les plus graves.

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Alors bien entendu, nous sommes en droit de critiquer la politique environnementale de Bolsonaro, son manque de libéralisme sur le plan économique et tant d’autres choses. Mais, pour être crédibles, il faudrait d’abord reprendre nos esprits et balayer devant notre porte.

Comment osons-nous critiquer les Brésiliens à propos de l’Amazonie alors que nous ne sommes même pas capables de faire marcher des caméras de surveillance dans les cités sensibles de la banlieue parisienne ? Ces caméras se font attaquer au fusil à pompe et leurs mats sont coupés à la scie électrique, en pleine journée, au vu et au su des autorités. Il faut donc un sacré culot pour fustiger un agent forestier brésilien, isolé dans la forêt équatoriale au milieu de gangs armés jusqu’aux dents et qui travaillent pour les mafias internationales. (A ce propos, il faut dire une fois pour toutes que le déboisement sert à blanchir l’argent de la cocaïne, celle qui se vend à Paris notamment, car une forêt défrichée donne place à un pâturage qui abrite des vaches qui finissent à l’abattoir et se transforment en viande donc en facture en bonne et due forme).

Avant de pointer le Brésil du doigt, enlevons le bandeau qui nous couvre les yeux. Ça devient urgent.


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Ecrivain et diplômé en sciences politiques, il vient de publier 'Mon père, le Maroc et moi" aux Editions de l’Artilleur ainsi que "David Galula et la théorie de la contre-insurrection" aux Editions Complicités.

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