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Blanquer, «ce pelé, ce galeux»

Blanquer, «ce pelé, ce galeux»
Manifestation des enseignants, Toulouse, 13 janvier 2022 © FRED SCHEIBER/SIPA

Jean-Michel Blanquer, jadis au faîte de la faveur royale, est lâché par les siens, conspué par les syndicats, accablé par les médias. Une unanimité suspecte. Peut-être se trompe-t-on de cible.


Il y a plusieurs façons de le dire.  Si vous choisissez le mode cultivé, n’hésitez pas : « La roche tarpéienne est près du Capitole » — afin de souligner que la chute infâmante côtoie l’apogée. Ou le mode fabuliste : « À ces mots on cria haro sur l’animal / Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal » — c’est dans Les Animaux malades de la peste. Ou la version journalistique, empruntée sans le dire au hard rock de Trust : « On lèche, on lâche, on lynche ». Une belle paronomase pour dire combien la faveur des princes est chose fugitive, et combien la foule des courtisans applaudit la disgrâce de Fouquet, incarcéré vingt ans par Louis XIV qui trouvait que Vaux-le-Vicomte brillait de trop de feux.

Jean-Michel Blanquer a été le chouchou de Macron et de son épouse. « Vice-président », disait de lui le Point en février 2018. Il est aujourd’hui livré aux chiens, pour des errements de protocole sanitaire qui ne sont même pas de son fait. Lorsque le ministre de l’Éducation a appelé le vrai responsable de cet immense bordel, Olivier Véran, à prendre sa part de responsabilité, celui-ci lui a lancé : « Il faut que tu te calmes ». Que craignait-il ? Le coup de boule sur le nez ?

D.R.

Le ballet des faux-culs s’est alors déchaîné, comme en témoigne le Figaro. « Erreurs de communication », lance un macroniste : c’est vrai que présenter le nouveau protocole sanitaire, la veille de la rentrée, via un article « réservé aux abonnés » du Parisien n’était pas follement habile. Et Macron de souligner qu’il aurait fallu « plus d’anticipation » avant de communiquer. « Jean-Michel Blanquer a déconné, on doit faire le service après-vente derrière, mais c’est compliqué », concède un conseiller de son ministère. Être payé plus de 10 000 euros par mois pour dire ça, c’est à vous dégoûter de la politique. D’après le Figaro, qui a rassemblé toutes ces critiques diffuses sur Blanquer, un membre du gouvernement en rajoute dans le lèche-cultisme des uns et l’écrasement des autres : « J’ai trouvé Jean Castex très empathique sur France 2. C’est moins la personnalité de Jean-Michel Blanquer, qui est plus froid et plus techno. Ça crée une distance avec les Français. » Castex empathique ? Et ta grand-mère, elle fait du skate-board ?

A lire ensuite, Elisabeth Lévy: Passe vaccinal: jusqu’à la gauche…

Du côté de l’opposition, Olivier Faure et Yannick Jadot, « messieurs 5% », réclament la tête du ministre. Najat Vallaud-Belkacem, que sa nullité a toujours portée auprès des syndicats enseignants, a osé parler dans le JDD d’un « ministre isolé et impuissant, qui préfère les symboles et les polémiques politiciennes plutôt que traiter les véritables enjeux éducatifs ». 

C’est le coup de pied de l’âne. Je serais Blanquer, je me réciterais une autre fable de La Fontaine, « Le Lion devenu vieux », emblématique de ce qui arrive lorsqu’on cesse d’être tout-puissant, dans ce milieu de petits esprits, d’appétits féroces et de compétences nulles qu’on appelle la politique :

« Le Lion, terreur des forêts,
Chargé d’ans, et pleurant son antique prouesse,
Fut enfin attaqué par ses propres sujets
devenus forts par sa faiblesse.
Le Cheval s’approchant lui donne un coup de pied,
Le Loup, un coup de dent ; le Bœuf, un coup de corne.
Le malheureux Lion, languissant, triste, et morne,
Peut à peine rugir, par l’âge estropié.
Il attend son destin, sans faire aucunes plaintes,
Quand, voyant l’Âne même à son antre accourir :
Ah ! c’est trop, lui dit-il, je voulais bien mourir ;
Mais c’est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. »

Blanquer n’est pas du genre à sortir la machine à gifles. On lui prête l’intention de se présenter aux législatives en région parisienne — il s’était sagement retiré de la course aux régionales, pourquoi s’aventurerait-il dans une aventure électorale où les Marcheurs vont se faire décimer, même si Macron gagne la présidentielle ?

Jean-Michel Blanquer dans son bureau, le 12 février 2020 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA Numéro de reportage: 00944879_000006

A-t-il pensé à démissionner ? Ce serait donner raison à ses détracteurs. Il a deux mois devant lui pour passer quelques décrets sur lesquels il sera difficile de revenir : instaurer une forte prime pour les enseignants volontaires pour entrer, sur des postes à profil, dans les académies déficitaires, ou dissoudre définitivement le Bac — une proposition de bon sens que j’ai faite dès juin 2014. Tous ces politicards se réfugient derrière Omicron pour baver sur leurs collègues ? Eh bien, prenez le même prétexte, annulez les épreuves anticipées, décrétez que désormais 100% des élèves de Terminale seront les heureux détenteurs d’un Certificat de fin d’études — et laissez Parcoursup opérer la répartition. De toute façon, 40% des élèves sont choisis dans les cursus d’excellence dès le mois de mai, en fonction de leur parcours — et pas de l’obtention d’un Bac qui n’est qu’une formalité. 

Ce sont deux idées parmi dix autres, applicables sans vote du Parlement, et qui seraient fort populaires — sans compter qu’elles ne coûtent rien, la première serait financée par les économies (près de 800 millions d’euros) réalisées par la seconde. Et foutez la paix à un ministre qui a fait de son mieux pour que les élèves continuent à apprendre — les petits Français sont ceux qui ont raté le moins de jours de classe pendant les divers confinements —, ce qui lui vaut la haine des syndicats, qui comme les politiques, ne parlent plus que du Covid, faute de s’intéresser à l’Éducation, à la baisse catastrophique du niveau depuis trente ans, et au recrutement impossible de profs de moins en moins compétents.

PS. L’Éducation devrait être l’un des sujets-phares de la campagne à venir. Peut-être ne le sera-t-elle pas, tant les médias adorent parler épidémie et éviter d’évoquer les sujets qui fâchent. Mais elle sera au cœur de l’essai que je publierai au tout début mars, la Fabrique du crétin, Vers l’apocalypse scolaire. Le deuxième et dernier volet de l’analyse, commencée il y a plus de quinze ans, des tares de notre système éducatif.


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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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