D’abord, le clip : Bertrand Cantat chante accompagné d’un contrebassiste au milieu d’une pelouse verdoyante et bordée d’arbres. On se croirait dans les jardins de l’Elysée, mais l’absence de Hollande teinte l’endroit de tristesse.

Le retour discographique de l’ex-chanteur de Noir Désir ne laisse personne indifférent. La classe médiatique a bien préparé le terrain en nous suggérant ce qu’il est convenable (convenu, donc) de dire et ce qui ne l’est pas.

Ce qu’il faut dire : Bertrand Cantat a payé sa dette à la société, il a le droit de chanter, c’est son métier, etc.

Ce qu’il ne faut pas dire : chanteur, ce n’est pas un métier (comme l’affirme avec raison Didier Wampas). Bon, admettons que ç’en est un, puisque ce statut concerne quelques personnes en France qui vivent de cette pratique. Ce « métier » présente la particularité de faire de vous un personnage public, avec ce que cela implique en termes de responsabilité, d’éthique, de valeurs, etc. Alors bien sûr, un Jim Morrison pouvait dormir sur scène ou montrer son sexe au public, en plus de présenter un taux d’alcoolémie bukowskien, il n’a jamais tué personne. La limite rock autorisée pour un chanteur professionnel se situe bien là. James Brown a failli tuer (bien !), Jerry Lee Lewis a failli tuer (bien !), Sid Vicious a tué (pas bien !), les frères Gallagher ont failli s’entretuer (bien !), etc.

Patrick Bruel est un chanteur tuant (35 000 personnes en ont fait les frais à Nice), mais c’est une autre histoire.

Le légendaire producteur et auteur-compositeur Phil Spector a tué, une actrice aussi, en 2003 aussi. Bertrand Cantat est sorti de prison en 2007. Spector purge toujours sa peine, pour très longtemps encore : 19 ans incompressibles ! Pendant que l’ex-producteur des Beatles compte les jours au fond de sa cellule, l’ex-chanteur de Noir Désir, lui, sort son premier album solo, l’année du dixième anniversaire du drame de Vilnius.

Hé oui : les stages de reconversion et les formations, c’est bon pour le petit peuple ou les salariés des secteurs sinistrés, pas pour les chanteurs du secteur non sinistré de l’industrie du disque.

Le métier de Bertrand Cantat, c’est de répondre à l’attente insoutenable de ses fans transis, dont fait partie Anna Gavalda. L’écrivaine s’est enflammée au micro de RTL le jour de la sortie du nouveau single du chanteur : « Toute cette histoire fait honneur à notre société […] Il est la preuve qu’on vit dans une civilisation de gens civilisés […] Je trouve ça absolument magnifique. » Avec des fans comme ça, il peut même monter une secte. Gourou, voilà un vrai métier.

Deux ans séparent l’album de Cantat du dernier enregistrement de Noir Désir (« Aucun Express »), sans compter les participations aux œuvres d’artistes amis (Eiffel, Amadou et Mariam, Shaka Ponk, etc.). Le musicien bordelais suit donc un rythme de sorties discographiques normal, comme si sa vie n’était qu’un long fleuve tranquille de fuites en avant. En comparaison, on pourrait penser que Laurent Voulzy fait de la prison entre deux albums, mais non.

Il faut dire que Bertrand Cantat n’est pas à une contradiction près : salarié du groupe Universal, il n’a pas hésité en 2002 à brocarder publiquement son employeur de l’époque, Jean-Marie Messier, lors de la cérémonie des Victoires de la Musique. La diatribe se terminait sur ces mots : « Et si nous sommes tous embarqués sur la même planète, on n’est décidément pas du même monde. » Dix ans plus tard, tous deux sont déchus. « Tourne, tourne la terre / Tout se dissout dans la lumière » fredonne Cantat sur la toile aujourd’hui, au milieu de nulle part.

Un mot sur la chanson « Droit dans le soleil » : elle ne laissera pas de souvenirs impérissables, mais elle peut donner envie de réécouter les suites pour violoncelle de Bach, sombres et méditatives comme l’ombre de Noir Désir.

 

*Photo : 00639880_000011/ : POL EMILE/SIPA.

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