Abolie après le 14 janvier 2011, la fête du 7 novembre était un événement important dans la Tunisie de Ben Ali qui commémorait chaque année son coup d’Etat de 1987. Mais l’identité nationale tunisienne a commencé à émerger lors d’un tout autre 7 novembre (1911), au cours duquel les revendications religieuses de la population musulmane se sont heurtées au protectorat français. Récit de la (fragile) naissance d’une nation.


C’était le 7 novembre 2009, un an avant le déclenchement de la révolution du Jasmin qui entraînera la chute du régime de Ben Ali. Je retrouvais la Tunisie pour l’un de mes derniers séjours dans ce pays. J’avais pris une voiture pour aller d’Annaba en Algérie jusqu’à Sousse, située 438 kilomètres plus loin. Après une longue attente et des formalités douanières interminables, me voilà enfin sur le sol tunisien.

La première ville tunisienne rencontrée sur mon itinéraire était Tabarka. D’habitude assez calme, la ville semblait alors à la fête, les restaurants étaient pleins, les parcs et les rues bondés d’enfants et de promeneurs. Partout flottaient des dizaines de drapeaux rouge et blanc, les portraits géants de Ben Ali, au sourire énigmatique et à la main sur le cœur, habillaient les façades et vous suivaient du regard. Après lecture de quelques banderoles, j’avais fini par comprendre : la Tunisie célébrait l’anniversaire de l’accession du président au pouvoir.

1987 : le coup d’Etat médical benaliste

Vingt-deux ans plus tôt, le 7 novembre 1987, le jeune Premier ministre (51 ans) fraîchement nommé par Bourguiba prit sa place après l’avoir démis de ses fonctions pour sénilité. Par la suite, le régime baptisera ce coup d’Etat médical : « le Changement » – plusieurs praticiens furent mobilisés dans la nuit pour signer une attestation d’incapacité contre le chef de l’Etat. Depuis, chaque année à la même date, les Tunisiens étaient (très) fortement incités à commémorer l’événement. Cette fête, si intimement liée à la personne de Ben Ali, fut abrogée en 2011 pour être remplacée par le 14 janvier, jour de sa fuite, baptisée « Fête de la révolution et de la jeunesse ». Dans la même logique, les innombrables places et avenues du 7 novembre ont été renommées « place du 14 janvier 2011 » ou « avenue Mohammed Bouazizi », du nom du vendeur ambulant dont l’immolation en décembre 2010 a déclenché la révolution tunisienne et la vague des printemps arabes.

Tout au long de mon voyage, du moindre petit village traversé à la capitale, le même décor, les mêmes affiches et la même scénographie me suivaient. Alors que durant mes précédentes visites dans les années 1990, je n’avais pas vu autant de portraits de Ben Ali, ils étaient vraiment partout en 2009, y compris sur les immenses façades ou dans les halls des hôtels. Des Tunisiens m’ont alors expliqué que le 7 novembre revêtait une importance particulière cette année-là, quelques semaines après sa réélection pour un cinquième mandat avec 89,62 % des voix. Une amie avocate m’éclairait : « Ben Ali a plus que jamais besoin de rassembler, de susciter l’adhésion populaire, malgré les apparences, la majorité d’entre nous n’est pas d’accord avec le résultat de la dernière élections, on en a marre, mais la peur nous empêche d’en parler ouvertement. » Cela confirmait mon sentiment: ces « célébrations » officielles transpiraient l’énergie du désespoir. Malgré sa récente réélection, Ben Ali devait rappeler qui était le patron.

7 novembre 2009 : le régime chancelait…

A quelques jours des festivités, le 2 novembre 2009, la police tunisienne avait arrêté Fatma Riahi, blogueuse soupçonnée d’être le caricaturiste anonyme, Z. Un mouvement solidaire de protestation anime alors la blogosphère tunisienne qui obtiendra sa libération cinq jours plus tard, au matin du 7 novembre. Rétrospectivement, je me souviens de ces signes avant-coureurs de la chute du régime, à l’image de cet excès de célébrations en décalage avec les aspirations des Tunisiens. C’est peut-être pour cette raison que j’ai eu envie d’immortaliser ces moments. Lorsque je me risquais à prendre des photos, je prenais bien soin de ne pas attirer l’attention des nombreux policiers en civil dont la rue grouillait. Rien d’inhabituel dans ce pays, sinon que je me sentais plus observée cette année-là. Et mes amis tunisiens aussi. S’ils ne se privaient pas de raconter en privé des histoires abominables sur les Ben Ali et leur belle-famille Trabelsi, au niveau de corruption légendaire, en public, ils faisaient bonne figure, me suppliant par exemple de retirer de Facebook les photos du pays que j’avais publiées, accompagnées de légendes comiques, à mon retour en Algérie.

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« Année 2009 : Ben Ali pour la Tunisie ». Photo : Nesrine Briki.
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« Ben Ali notre choix pour le présent et l’avenir », Tunisie, 2009. Photo : Nesrine Briki.

Près d’une décennie plus tard, l’homme providentiel est aujourd’hui bien loin, et sa fête tombée dans l’oubli. Cependant, la date, le 7 novembre renvoie toujours au plus profond d’une mémoire collective refoulée. C’est ainsi que quelques mois après la chute de Ben Ali, des articles ont commencé à évoquer un autre 7 novembre, celui de 1911, qui marque un tournant décisif dans la naissance du nationalisme tunisien.

Un sentiment national né autour d’un cimetière

A l’automne 1911, des émeutes éclatent entre les autorités du protectorat français et la population musulmane. C’est ce qu’on appellera l’affaire du cimetière du Djellaz. Car l’administration française souhait délimiter l’enceinte du plus grand cimetière tunisois afin de le protéger du grignotage progressif de sa surface. Or, si pour l’administration française ce n’était qu’une sorte d’histoire de cadastre à régler avec des géomètres dans l’intérêt de la population locale, la majorité des musulmans y voyaient une tentative des mécréants pour empiéter sur un domaine sacré afin d’y construire une voie ferrée. Malgré l’abandon du projet ferroviaire, la méfiance et le malentendu étaient tels que les heurts autour du cimetière ont viré à l’émeute dans différents points de la capitale, jusqu’à ce que les zouaves ne rétablissent un calme relatif. Au total, ces affrontements ont fait 17 morts dont quatre Italiens et trois Français.

Nombre de Tunisiens considèrent ces incidents comme le facteur déclencheur du sentiment national tunisien. Âgé de huit ans à l’époque, Bourguiba a par la suite raconté que cet épisode l’avait fortement marqué, au point de susciter sa vocation politique. Vingt ans plus tard, en 1933, le militant indépendantiste s’emparera d’une autre histoire de cimetière à des fins politiques en soulevant le problème des tombes des musulmans tunisiens naturalisés Français. Dès les années 1920, les autorités françaises avaient engagé un certain nombre de naturalisations pour coopter des élites indigènes. A coups de décrets, chaque année, quelques milliers de Tunisiens (dont de nombreux juifs, ce qui n’était pas le but recherché) devenaient Français, inquiétant les nationalistes du parti Destour.

Et Bourguiba récupéra les revendications islamiques

En mai 1933, L’Action tunisienne, journal fondé par Bourguiba, mène une féroce campagne de presse contre la naturalisation des Tunisiens. C’est dans ce contexte que le journal relaie une rumeur annonçant l’édiction d’une fatwa : serait déclaré apostat et privé de cimetière musulman tout tunisien qui accepterait la nationalité française. Cette « fake news » avant l’heure fait chuter de manière vertigineuse le nombre de demandes de naturalisations. Dans l’urgence, est promulgué un décret préconisant la création de cimetières réservés aux musulmans naturalisés. Mais rien n’y fait : la peur de l’au-delà l’emporte sur les avantages matériels que promet la France.

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Du point de vue de Bourguiba, cette controverse a eu un double effet. D’un côté, le jeune nationaliste s’est senti déçu de cet accès de religiosité a priori incompatible avec sa vision d’un nationalisme tunisien moderne et séculier. Mais pour le jeune et habile politique,  l’occasion a fait le larron, l’essentiel étant que le peuple tunisien rejette la France. Bien plus tard, en 2013, son fils Habib Bourguiba Junior admettra que son père s’était servi du motif religieux par pur calcul politique : « Mon père s’était donc opposé à la naturalisation en approuvant, par une espèce de ‘démagogie’ — mais c’était la seule manière de mettre fin à ce mouvement de naturalisation — l’interdiction d’enterrer des naturalisés, considérés alors comme apostats, dans des cimetières musulmans. […] La religion aura servi dans ce cas comme moyen pour une lutte dont la finalité était strictement d’ordre civil ; sauvegarder l’entité tunisienne, une entité fragile, en cours de formation ou tout au moins de « stabilisation ».

Une nation moderne nécessairement fondée sur l’islam

Cette leçon, Bourguiba ne l’a jamais oubliée. Et si Bourguiba est célébré comme le libérateur des femmes, il n’en fut pas moins un fervent défenseur de l’islam comme composante identitaire tunisienne, car il savait la religion indissociable du sentiment national. L’homme d’Etat qui supprima les tribunaux religieux, promulgua le Code du statut personnel et accorda le droit de vote aux femmes avait conscience de chevaucher un tigre religieux en dirigeant la nation tunisienne. Ainsi, même lorsqu’il appela ses compatriotes à abandonner le jeûne du Ramadan pour se consacrer au travail, il présenta l’effort économique comme le véritable djihad à accomplir pour être un bon Tunisien musulman.

Plus que d’autres dirigeants arabes – Nasser, Kadhafi ou Saddam Hussein – Bourguiba était conscient de l’énorme malentendu que recèlent les termes « nation » ou « appartenance nationale » appliqués aux sociétés du Maghreb. On peut raisonnablement penser que les événements survenus ces dernières années en Tunisie l’auraient déçu, mais certainement pas surpris.

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