Enfin rééditées, les Lettres à Trebutien ! Très beau pavé, dont l’absorption requiert de bonnes dents, une centaine d’heures de loisir et trois estomacs. On a longtemps lu ça dans l’édition Blaizot, partie en poussière : Bloy l’annotait en 1909. Ces 387 lettres font d’énormes puddings, dont le fond grumeleux charrie maint beau suc ; et c’est sans complexe que cette correspondance vient se ranger aux côtés de celles de Voltaire, Flaubert ou Céline.
L’écriture aurevillienne est connue : phrases entortillées, boursouflures en cascade, lignes hérissées de majuscules et griffées d’italiques, et, au milieu de ce magma, la saillie d’un ton fier, superbe et généreux. Quand il veut bien dégraisser son romantisme, Barbey épistolier a des images puissantes, et soudain, une subordonnée qui vous fauche par surprise, comme une balle perdue. Écrire à l’ami « Trebuce », c’est l’occasion pour lui de se lâcher la bride, quand les journaux la lui tiennent courte. Étendu sur son lit comme un Romain, sifflant du rhum comme un pirate, enfin sur le point d’attaquer sa troisième toilette du jour, c’est à fond de train qu’il écrit à son ami bibliothécaire. «Le meilleur de moi est dans ces lettres, où je parle ma vraie langue et en me fichant de tous les publics ! » Le meilleur de lui : les digressions, où se donne libre cours sa passion de la causerie, plaisir le plus pur d’un homme qui ne voulut jamais rien, au fond, que l’oreille d’un public, comme coupe où déverser sa verve concentrée, mousseuse comme du champagne – breuvage dont, comme le rhum, il faisait une fière consommation. On comprend que Trebutien, troglodyte érudit, pâle et puceau, ait reçu ces lettres hebdomadaires comme un rayon de soleil.
Nous touche aujourd’hui, dans ces Lettres, cet accord sourd qui parcourt la vie de Barbey, cette attente qui cloue l’écrivain sur le chevalet d’une force longtemps comprimée. En plus de boire comme un Polonais, ce grand angoissé se couche avec de l’opium, et s’essaie même  – c’est la mode – au haschisch. Il a beau placarder partout son mépris, c’est sans détour qu’il confie à son ami : « Ce que je veux, c’est la Gloire, vivante et sentie… C’est la conscience de mon moi dans la tête des autres. » Seulement, cet attardé volontaire fait tout à l’envers. Quand Hugo triomphe de Jersey, d’Aurevilly rame à Paris ! Barbey boulet de canon roule et siffle contre les paumes matelassées d’une armée de nabots. Pauvre Jules, qui pensait se frayer un boulevard à coups de bombes ! Il aurait fallu sinuer, à coups de fard. Comme Flaubert, Baudelaire et tant d’autres, il se frotte au mal du siècle : « Ce n’est pas même la scélératesse, c’est la Bêtise ! » Majuscule évidemment. Ses articles, quinze ans durant, passent à peine. On les découpe, on les cochonne. L’homme mélancolise, ronge son frein, repart : « Je rechevauche ce vieux bidet de l’espérance qui crèvera sous moi ou qui me portera au but. » Don Quichotte n’est pas loin, ni Philippe le Hardi, dont Barbey aime la devise : « Moult me tarde. »
Ce n’est qu’au moment où, à la faveur d’une violente rupture, se referme la correspondance avec Trebutien que Barbey d’Aurevilly, âgé de 51 ans, sort la tête de l’eau. Belle tête de vaincu ! mais bientôt vainqueur, ou quasi. Barbey n’eut jamais vraiment le loisir de se camper, tranquille et comblé, sur une gloire bien ferme. La sienne est plus subtile, plus piquante aussi – moins monument. Sa fière étrangeté, voilà sa victoire.

Lettres à Trebutien 1832-1858, Barbey d’Aurevilly, éditions Bartillat.

*Photo: Portrait de Barbey par Emile Lévy.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !