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Barbey d’Aurevilly : un classique souterrain

Barbey d’Aurevilly : un classique souterrain

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Gil Mihaely. Pourquoi rééditer Barbey d’Aurevilly aujourd’hui ?
Judith Lyon-Caen[1. Historienne, spécialiste de la littérature du XIXe siècle, maître  de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), elle a dirigé  et mis en œuvre l’édition des œuvres de Barbey d’Aurevilly chez Gallimard  dans la collection « Quarto ».]. C’est un auteur que j’ai toujours aimé. On le lisait dans ma famille, ce qui est assez surprenant dans un milieu de gauche laïque. Devenant historienne, j’ai commencé à l’apprécier, précisément parce que ses romans ne sont pas des romans historiques : son rapport au temps très particulier me fascine, sa capacité à saisir quelque chose du temps qui passe ou… qui ne passe pas !
GM. Justement, face au temps qui passe, Barbey est horrifié par les idées neuves de son époque. Pour lui, ce « temps de progrès » est une diablerie…
En choisissant de l’éditer, je ne m’identifie pas à ses opinions, à son regard de monarchiste convaincu, dégoûté par l’installation de la République qui se produit lorsqu’il écrit Les Diaboliques, au début des années 1870, juste après la Commune. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt la manière dont, à partir de cette position radicale, il élabore son rapport au passé. Il saisit, par contraste, le vide de son présent – il n’y a plus d’Histoire, pour lui, à la fin du XIXe siècle.
GM. Intuition confirmée par Muray dans son XIXe siècle à travers les âges… Comment Barbey exploite-t-il cette découverte ?
En montrant un ou plutôt des passés riches d’histoires et d’Histoire. Barbey figure plus qu’il ne raconte, et c’est en cela qu’il est fort. Ce sont des passés de l’Ancien Régime, de la Restauration, de la monarchie de Juillet, des passés qui remontent aux temps où il était enfant, ou jeune homme, et font contraste avec le présent de son écriture, les années 1860 et 1870, qui lui semble creux. Pour Barbey, l’Histoire n’arrive même plus jusqu’à lui, ou alors sur un mode négatif.[access capability=”lire_inedits”]
Jérôme Leroy. Il est pourtant né en 1808 et sa vie couvre le siècle, presque comme Victor Hugo…
Il ne faut pas oublier que Barbey entre en littérature très tard. Ses écrits deviennent visibles dans l’espace littéraire seulement à partir des années 1850. Mais toute sa maturation et ses sources d’inspiration sont romantiques, même si ce grand lecteur de Byron n’a jamais partagé complètement cette sensibilité. N’oubliez pas que ce contemporain de Balzac et d’Alfred de Musset est publié presque une génération plus tard ! Barbey est un enfant du siècle complètement décalé, et c’est ce décalage qui a construit son rapport si particulier au temps. C’est pourquoi on a choisi de ne pas intégrer les premiers récits, les plus imprégnés de romantisme. Je voulais surtout faire une édition de Barbey qui le replace dans le temps politique de son siècle, mais pas du point de vue de l’histoire des idées. Il s’agissait de retrouver ce quelque chose du mouvement du temps qui fait venir son écriture et que son écriture saisit ensuite.
JL. La grande bataille politique de son époque se joue autour du catholicisme, qui est en quelque sorte le décor naturel de son œuvre. Quel rapport cet homme d’excès et de transgressions avait-il avec la religion ?
Vers 1847, il a traversé une espèce de crise mystique qui l’a ramené à la pratique religieuse. À l’image de beaucoup d’écrivains de son siècle, il entretenait avec le catholicisme un rapport esthétique. Mais pas seulement : sa vision du catholicisme est large, ample : il « prend tout », jusqu’aux péchés les plus graves et aux transgressions les plus outrancières. Cela n’a pas toujours plu aux catholiques de son temps, ni à l’Église, ce qui a contribué à son image de marginal sulfureux.
GM. Cet écrivain que l’on qualifie aujourd’hui de réactionnaire a-t-il participé à la vie politique de son époque ?
C’est dans les années charnières 1848-1850 que sa pensée se cristallise autour des théoriciens de la contre-Révolution, notamment Joseph de Maistre. Mais son engagement passe avant tout par l’écriture – articles de presse, textes de critique littéraire, nouvelles qui constitueront plus tard Les Diaboliques. Même s’il rallie Louis-Napoléon après le coup d’État de décembre 1851, la politique pour lui n’est pas une affaire de parti. Il demeure avant tout un « prophète du passé », pour reprendre l’un de ses titres.
JL. De retour à sa Valognes natale, en 1856, Barbey ne la reconnaît pas. Baudelaire  dira, une année plus tard, dans Les Fleurs du mal que « la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des mortels ».  Bref, si on ne peut pas affilier Barbey au romantisme, il partage le désenchantement moderne qui caractérise le romantisme finissant…
Certes, mais il ne faut pas oublier que ce texte sur Valognes tient de l’exercice de style romantique, justement… Barbey y exprime un rapport aux « belles vieilles choses » et une sensibilité voisine de Victor Hugo. Là où il est vraiment proche de Baudelaire, c’est lorsqu’il peuple Valognes de fantômes ! Ce n’est même plus le lieu où la modernité a détruit des choses anciennes, c’est un lieu seulement peuplé par le spectre de ses souvenirs. En fait, l’attachement de Barbey à la Normandie est né tardivement, au lendemain de 1848, lorsqu’il cherche un lieu d’évasion pour écrire et, déjà, se détacher du présent. Sa Normandie est complètement réinventée, à ce moment de rupture politique, pour y loger le passé. Là, on est au cœur de son écriture.
GM. Quelle différence y a-t-il entre la Normandie de Barbey et celle d’un Maupassant, par exemple ?
Maupassant avait le projet réaliste de peindre d’après nature des gens ancrés dans des lieux, avec une sorte de vérisme qui est absolument étranger à Barbey.
JL. De son œuvre, en particulier des descriptions des lieux, se dégage pourtant une impression de réalisme parfaitement réussie.
C’est purement visuel ! Barbey prête une attention esthétique à l’exactitude des détails. Il demande à son ami Trébutien des listes de noms de personnages purement « moyen-âge » et « olfactivement » normands, par exemple. En se fondant sur ces détails, l’imagination peut transfigurer l’histoire qu’il a à raconter. Une écriture qui ne cesse de dériver…
GM. Peut-on dire qu’à l’instar de certains artistes contemporains, Barbey a considéré sa manière de s’habiller, de se comporter et de s’entourer comme partie intégrale de son œuvre ?
Absolument ! Comme je l’ai montré dans le texte « Vie et œuvre » qui fait partie de cette édition, il est impossible d’atteindre la vérité de Barbey à partir de l’image qu’il s’est fabriquée. Même s’il a eu beaucoup de mal à accéder à la notoriété, il a très tôt élaboré une sorte de mise en scène de sa personne. Il adorait la mode parisienne des années 1830 – il était d’ailleurs journaliste de mode −, et faisait le bonheur des caricaturistes !
GM. Voulez-vous dire qu’il faisait de la com’ avant la lettre?
De sa part, c’était moins « une stratégie de com’ » qu’une manière de transformer ses faiblesses en force, une sorte de tactique de contournement de son relatif dénuement. Barbey n’a guère d’argent, il vit dans un deux-pièces austère sans domestique. Mais il dépense des sommes assez importantes dans sa parure pour resplendir à l’extérieur.
GM. Est-ce à travers cette légende que cet écrivain peu connu s’est imposé sur le tard ?
Barbey a fasciné les décadents[1. Mouvement littéraire et artistique qui s’est développé pendant les vingt dernières années du XIXe siècle.], qui l’ont rendu célèbre à la fin de sa vie. Ensuite, il y a eu, et de plus en plus, des cercles d’amateurs pour aimer son écriture et son originalité. Mais il avait très tôt joué avec l’idée de devenir un « oiseau glorieux » !
JL. Rémy de Gourmont[2. Écrivain et critique littéraire (1858-1915).] parle d’un « classique souterrain » qui se passe de génération en génération…
Tout à fait. Barbey a préparé sa postérité en organisant la rareté des premières éditions de ses œuvres. Au départ, cette tactique est dictée par la nécessité : il n’a ni les moyens ni le public suffisants pour aller au-delà d’éditions restreintes très soignées. Lorsqu’il commence à se constituer un public d’amateurs, il comprend qu’elles deviennent des bijoux dans un siècle passionnément bibliophile. Barbey restera à part, pas immédiatement accessible, un peu sulfureux : Les Diaboliques ont failli être condamnées, en 1874, pour outrage à la morale. Son œuvre exhale encore un parfum de scandale il faut la lire pour s’en convaincre ! , mais je crois qu’on goûte aujourd’hui surtout un certain sens de l’excès et l’opulence de sa langue – des « phrases bourrées jusqu’à la gueule », disait Paul Bourget. C’est un radical en tout – et sa radicalité traverse magnifiquement le temps.[/access]

Jules Barbey d’Aurevilly, Romans, édition établie et présentée par Judith Lyon-Caen, Gallimard, « Quarto », 2013.

*Photo : DR.

Avril 2013 #1

Article extrait du Magazine Causeur


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