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Baby Loup, la justice de justesse

Baby Loup, la justice de justesse

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On n’allait pas bouder son plaisir. Ce 27 novembre, quelques minutes après 9 heures, les téléphones ont chauffé et les hurlements de joie fusé dans la petite confrérie qui, en trois ans, s’est formée autour de la crèche Baby Loup et de sa directrice Natalia Baleato. Depuis le 19 mars, date à laquelle la chambre sociale de la Cour de cassation a donné raison à Fatima Afif, salariée licenciée pour cause de port du voile islamique, le camp laïque avait moral en berne. Quant à la formidable équipe qui à Chanteloup, dans ces cités frappées en même temps par la désindustrialisation et la progression du fondamentalisme islamique, se débat dans un climat tendu et les embarras administratifs, elle était au bord de l’épuisement. Enhardis par la bénédiction donnée par la plus haute juridiction française, les islamistes avaient poussé leur avantage, poussant certains parents à multiplier les exigences les plus loufoques, comme la suppression des assiettes décorées de petits cochons. Ils espéraient bien, cette fois, venir à bout de l’irréductible bastion qui résiste encore et toujours à la loi qu’ils prétendent imposer à tout le quartier. Et d’une certaine façon, ils y sont parvenus puisqu’à la fin de l’année, la crèche déménagera pour prendre ses quartiers à Conflans-Sainte-Honorine.

Sous réserve de trouver les fonds nécessaires[1. Dons à envoyer à l’association Baby Loup, 12, place du Trident, 78570 Chanteloup-les-Vignes.]. Autant dire qu’on n’osait espérer un tel revirement.[access capability=”lire_inedits”] Alors que l’Observatoire de la laïcité, institution chargée de protéger ce fleuron de l’exception française, semble avoir entrepris de la détricoter en l’appelant « ouverte » ou « positive », nul n’aurait parié sur la capacité des magistrats à défier l’étage du dessus. Comme quoi on a parfois raison de faire confiance à la Justice de son pays. « L’arrêt de rébellion » invoque « la nécessité de protéger la liberté de pensée, de conscience et de religion à construire pour chaque enfant » en même temps que « celle de respecter la pluralité des options religieuses des femmes […] dans un environnement multiconfessionnel » pour conclure qu’une entreprise peut « imposer à son personnel un principe de neutralité pour transcender le multiculturalisme des personnes auxquelles elle s’adresse ». Une réplique implacable à Me Michel Henry, l’avocat de la « nounou voilée » : dès lors que l’écrasante majorité des enfants et des habitants du quartier sont musulmans, avait-il expliqué en substance à l’audience, il n’y a aucune raison de s’opposer à l’application des préceptes islamiques.

L’argument est révélateur de ce qu’est le multiculturalisme dans l’esprit de ses promoteurs : un moyen d’imposer à la minorité la culture de la majorité. Notre ami Richard Malka, le fougueux avocat de la crèche, était d’humeur lyrique : « Nous avons sauvé la laïcité ! » On n’avait pas le coeur de tempérer son enthousiasme, et encore moins, de dire quoi que ce soit qui pût assombrir le sourire rayonnant de Natalia. Reste que ce qu’un juge a fait, un autre juge peut le défaire – en l’occurrence la Cour de Cassation qui statuera en séance plénière sur le nouveau pourvoi immédiatement formé par les défenseurs de madame Afif, puis, en cas de confirmation de l’arrêt du 27 novembre, la Cour européenne des Droits de l’Homme dont les décisions ne sont susceptibles d’aucun recours. Mais le plus inquiétant est qu’au plus haut niveau de l’Etat, en particulier à Matignon, règne visiblement une tout autre conception de la place des religions dans l’espace public. L’essentiel est de ne fâcher personne et, plus encore, de ne pas être soupçonné de la moindre tolérance à l’égard des discriminations dont on nous serine qu’elles sont le lot quotidien des Français issus de l’immigration récente. Dans l’entourage de Jean-Marc Ayrault, on partage sans doute l’indignation de Me Henry qui a promptement dénoncé « l’espèce de populisme » exprimé par une partie de la haute magistrature, qui « se sent atteinte dans ses racines par la montée du fait religieux » – on se demande pourquoi.

Les rapports remis récemment au Premier ministre par les comités Théodule chargés de proposer des pistes pour refonder la politique d’intégration ne s’embarrassent pas de précautions (voir l’article de Malika Sorel). Pour faire court et clair, si on veut remédier à la crise de l’intégration, il faut renverser la question : c’est à la France d’avant, ou « de souche », de s’adapter à ses nouveaux citoyens, ce qui revient, concrètement, à s’effacer pour ne pas les froisser. Bref, après cette belle journée, la laïcité est seulement en sursis. Les enfants de Chanteloup, eux, ont déjà perdu leur crèche. Pour l’apprentissage de la liberté de conscience, ils repasseront. Cela facilitera leur intégration à la nouvelle France.[/access]

*Photo : HALEY/SIPA. 00611024_000001.

Décembre 2013 #8

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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