Le pôle Nord n’en finit pas de susciter une soif de découverte. Les conditions extrêmes qui y règnent font de ce lieu un territoire des possibles. L’aquarium de Paris ne s’y est pas trompé en consacrant son exposition de fin d’année à une exploration sous-marine du Grand Nord. Elle joue sur la fascination du public. L’audace et le courage des aventuriers fameux du début du XXe siècle ont façonné la légende polaire. Le cycle de conférences qui s’ouvre revient sur la première expédition « Under the Pole » de 2010, brillamment relatée dans le documentaire On a marché sous le pôle. Sous la direction de Ghislain Bardout, spécialiste de la plongée polaire et cameraman sous-marin, elle avait pu rapporter des images époustouflantes des cathédrales immergées sous la banquise. Lors de cette première internationale, il ne s’agissait pas seulement de « raconter en image la vie d’un univers à la dérive », comme le précise en exergue le compte-rendu de l’expédition, mais aussi d’étudier la physiologie humaine en condition de plongée extrême, d’analyser l’épaisseur de la glace et son évolution et enfin d’en apprendre davantage sur les organismes qui peuplent ces eaux malgré les conditions hostiles.

Science et émerveillement se mêlent dans cette aventure. En compagnie d’Emmanuelle Périer, Ghislain Bardout prépare une seconde expédition dont le départ est prévu en janvier prochain. Cette fois-ci l’équipe parcourra les dernières terres du plateau continental. Pendant 22 mois, la vie à bord du voilier qui longera les côtes du Groenland sera rythmée par les plongées, les tournages et les études climatiques. Si la France est en pointe en glaciologie et dans les études environnementales sur l’Océan Arctique, c’est qu’elle cultive encore l’esprit d’exploration. Néanmoins, on pourrait y voir un désavantage notoire quand on sait que l’enjeu des grandes puissances voisines du pôle Nord est actuellement de financer des études géologiques pour déterminer de futurs sites de forage. Pourtant, l’esprit d’exploration qui anime la France est héritier de ces grands hommes que l’Histoire a retenus tandis que l’esprit de prospection se distingue par son cortège d’anonymes.

Le recul de la banquise aiguise en effet les appétits des consortiums. Se modifiant perpétuellement, cet immense territoire glacé se réduit année après année. En 2012, sa superficie avait été réduite de moitié par rapport à celle de 2002. Même si elle se reforme pendant la période de nuit polaire, son recul significatif pendant l’été arctique n’a pas échappé aux grandes puissances. L’enthousiasme des expéditions polaires françaises est rattrapé par le pragmatisme et la frénésie des investisseurs. En effet, même si l’exploitation du gaz de schiste a réfréné les ambitions immédiates des Etats-Unis, il n’en demeure pas moins que l’Arctique représente 22% des ressources qui ne sont pas encore exploitées. Pétrole, gaz, métaux précieux, l’avenir de la prospection se joue en Arctique. Et à ce jeu, la France en pointe sur le plan de l’innovation scientifique, peine à s’imposer dans l’ère du pragmatisme, nouvelle alchimie, qui consiste à convertir ses découvertes en monnaie sonnante et trébuchante.

Chaque nation riveraine se bat pour revendiquer sa part du gâteau à venir. Avant même que les glaces aient totalement disparu, Russes et Canadiens affirment que l’Arctique est le prolongement de leurs plaques continentales respectives. Nouvelle passe d’armes, vendredi dernier puisqu’Ottawa a déposé un document à la Commission des  Nations Unies pour définir clairement ses frontières du Nord et par là englober de nouveaux territoires. En effet, depuis 2006 et la création du Conseil de l’Arctique qui regroupe les nations riveraines, notamment le Danemark, les Etats-Unis, la Russie, le Canada et la Norvège, les avant-postes militaires ne cessent de fleurir. C’est sans compter, la Chine en embuscade, qui, en 2008, avait déjà affrété un cargo guidé par un brise-glace pour tester la navigabilité du passage du Nord-Est. Rentabilité oblige, le trajet jusqu’à l’Europe devrait être diminué de quinze jours. Les spécialistes s’accordent pour dire qu’en 2050 les voies de navigation seront praticables une bonne partie de l’année.

Cette frénésie internationale ne fera que s’accentuer au cours des années à venir. Ce sont les prémisses d’une ruée énergétique pour alimenter la croissance mondiale. Peu importent les conséquences puisque le génie humain n’est dévolu qu’à découvrir de nouveaux gisements. En effet, on ne sait pas si en cas de fuites d’hydrocarbure, la technologie actuelle permettrait d’endiguer une marée noire. On ne sait pas non plus si la civilisation Inuit, qui n’est pas considérée comme une nation, s’en relèvera. Dans ce vide juridique où l’Arctique n’est protégé par aucune convention internationale, la fonte des glaces est simplement une aubaine.

Comment s’étonner de cette course folle vers des territoires restés jusque-là sauvages, quand on sait que l’ingéniosité humaine ira toujours plus loin pour prospecter ? « Plus oultre » était la devise de Charles Quint au XVIe siècle. La découverte du Nouveau Monde avait suscité partout en Europe une euphorie indicible, une appréhension nouvelle du monde, avant de se muer en ruée vers l’or et en pillage des mines indiennes. De même, au XIXème siècle, l’Amérique exaltait « l’esprit pionnier ». Chantée par Emerson, la conquête de l’Ouest était pour le poète synonyme de grands espaces inexplorés qui s’offraient à la connaissance et à la contemplation. On connaît la suite. Invariablement, il semblerait que l’enthousiasme de la découverte soit indissociable de l’affairisme des prospecteurs. Pourtant, les expéditions françaises sont le signe que la France cultive encore une forme d’idéalisme dans l’exploration et qu’il ne se limite pas à sauvegarder sur pellicule ce qui disparaîtra.

Nombreux sont les films de science-fiction à prédire le règne des consortiums dans l’exploration spatiale et dans l’exploitation minière des planètes que l’Homme serait susceptible de coloniser. Evidemment, tout cela est de l’ordre de l’hypothèse dans un futur bien éloigné, reste que l’impulsion est donnée dès aujourd’hui à l’ensemble de l’humanité : la croissance économique, la croissance énergétique, la croissance démographique, la croissance militaire, la croissance territoriale, la croissance exponentielle et infinie, pour le meilleur et pour le pire.

*Photo : ZHANG JIANSONG/CHINE NOUVELLE/SIPA. 00604030_000003.

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