Emeutes à Villiers-le-Bel en 2007 (Photo : SIPA.00552640_000018)

La première réaction, à chaud, d’Edwy Plenel à l’attentat de Nice, fut de balancer, le 15 juillet à 8h27, un tweet renvoyant à un entretien accordé à Libération par le politologue Jean-Yves Camus. Une interview, donnée avant l’événement, qui évoquait une possible « confrontation » entre ultradroite et musulmans s’il devait y avoir dans notre pays « un ou plusieurs autres attentats massifs commis par la mouvance islamiste ». Formulée avec prudence, et un certain scepticisme par ce spécialiste de l’extrême droite – qui dénoncera ce tweet de Plenel comme une instrumentalisation de ses propos – cette analyse prospective était pain bénit pour tous ceux qui n’avaient pas les sous-vêtements très propres en raison de leurs compromissions idéologiques avec les thuriféraires de l’islamisme radical, genre Tariq Ramadan ou Indigènes de la République.

Le « crime » du Tunisien de Nice, à leurs yeux, aurait pour fonction de déclencher à une pulsion pogromiste antimusulmane qui ne cherche qu’un prétexte pour se déchaîner dans l’Hexagone. Ce tweet permettait aux autres suspects habituels de la complaisance pro djihadiste (Raphaël Liogier, Laurent Mucchielli), sociologues faillis, mais toujours appréciés des médias, de dévider à nouveau leur chapelet d’insanités pseudo-savantes, rendant le dogmatisme laïciste français responsable du malheur  qui survient.

Le fantasme de la guerre civile, celui qui peint sur le mur un monstre imaginaire — les hordes racistes déferlant sur les banlieues de nos villes — pour relativiser la barbarie d’un monstre réel (Daech et son terrorisme « réticulaire »), n’a rien de nouveau. C’est même la marque de mouvements totalitaires qui souhaitent une guerre civile pour parvenir au pouvoir sans passer par la case démocratie.

Un fantasme déjà présent après Mai-68

J’ai souvenir d’un été 1968, dans une belle demeure de Sologne, où un intellectuel en vue, Félix Guattari, avait hébergé un quatuor de leaders du mouvement de mai, repliés à la campagne après le reflux de juin, pour écrire un livre théorisant le mot d’ordre de l’époque : « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! » Cet opus, qui parut au début de l’année 1969, s’intitulait Vers la guerre civile, était signé (par ordre alphabétique) Alain Geismar, Serge July et Erlyne Morane, pseudo d’Evelyne Haas, et Herta Alvarez, compagnes des deux premiers. Ce texte constitua le manifeste fondateur de la Gauche prolétarienne, au sein de laquelle fusionnèrent les maoïstes purs et durs de la rue d’Ulm (Benny Lévy, Robert Linhart, Jean-Claude Milner, etc.) avec une fraction des gaucho-libertaires (à l’exception notable de Dany Cohn-Bendit).

La guerre civile ? Elle était ardemment souhaitée par ceux qui pensaient, alors, que le capitalisme et ses avatars libéraux et sociaux-démocrates étaient le monstre à éradiquer pour parvenir à l’émancipation du peuple. Conçue sur le modèle de la Fraction armée rouge allemande (RAF) et des Brigades rouges italiennes, la GP se voyait comme une réincarnation d’une Résistance antifasciste durant la deuxième guerre mondiale, totalement mythifiée, faisant du même coup de ses ennemis les successeurs directs d’Hitler et des diverses variantes de fascisme. La « guerre civile » était donc ardemment désirée, et tout fut mis en œuvre pour qu’elle advienne, jusqu’à ce qu’en France, ses initiateurs prennent conscience de leur déraison et procèdent à l’autodissolution de la GP, abandonnent leur héritage à un lumpengroupuscule, Action directe, et entament, pour les plus connus d’entre eux, la brillante carrière que l’on connaît[1. Il est sidérant de voir que jusqu’à aujourd’hui, Serge July considère comme « globalement positif » cet épisode de sa vie intellectuelle et militante, comme on peut le constater dans ce sidérant entretien accordé en 1986 à Jérôme Garcin.]…

Une preuve d’inculture historique

La guerre civile en France ? Aujourd’hui comme hier, il faut être d’une ignorance historique crasse pour penser qu’elle puisse s’instaurer sur un modèle espagnol de 1936, ou même russe de 1917… Pour ne se référer qu’à des situations vaguement analogues à celle que nous connaissons aujourd’hui, comment expliquer que dans la France déchirée des années de l’affaire Dreyfus, où l’antisémitisme étaient largement plus virulent que le racisme anti-arabe de notre époque, aucune agression physique contre les juifs ne fut constatée ? Cela n’a pas échappé, d’ailleurs, à tous les juifs à la recherche d’un asile contre les pogromistes, les vrais qui sévissaient alors dans l’empire tsariste et alentours ? Ou encore que le passage de l’antisémitisme de parole et de plume à la complicité active avec la Shoah nécessita la soumission de la France au vainqueur nazi ?

S’il faut chercher des signes avant-coureurs d’une guerre civile, c’est dans l’intensification, occultée par la sidération de l’attentat niçois, des explosions d’acte de guérilla urbaine, voitures brûlées, patrouilles de police entraînées dans des guet-apens, que l’on a pu constater à l’occasion de la fête nationale dans de nombreuses localités, dont la presse régionale s’est fait l’écho sans que cela n’émeuve particulièrement Edwy Plenel et ses amis.

Pour les émeutiers banlieusards, cette guérilla urbaine est une adaptation de l’idéal daechien (la loi d’Allah doit primer sur celle de l’Etat kouffar) qui devient : la loi de la cité s’impose à celle de l’Etat incarnée par les keufs, les pompiers, voire les éboueurs de la municipalité, dans une logique de maîtrise symbolique des territoires. On cherche en vain les «  signaux faibles » de la radicalisation des individus, et on est aveugle et impuissant à mettre un terme à ces signaux de moyenne intensité, dont les émetteurs ne sauraient s’arrêter là.

Enfin, il n’y aura pas, dans l’immédiat, de guerre civile en France en dépit de la colère, bien réelle, qui monte dans la population et de la défiance dont sont victimes ceux qui détiennent les leviers du pouvoir. La démocratie française, dont le rendez-vous majeur s’approche avec l’élection présidentielle de mai 2017, offre un exutoire à toutes ces colères et frustrations, et il n’est pas besoin d’être devin pour voir de quelle manière elles vont se traduire. Pour la plus grande satisfaction des pseudo-héros, et vrais boutefeux d’une guerre qu’ils auront appelée de leurs vœux.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...