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L’Arménie, le sultan et nous: Valérie Toranian et Ian Manook, défenseurs de la cause arménienne

L’Arménie, le sultan et nous: Valérie Toranian et Ian Manook, défenseurs de la cause arménienne
La journaliste française Valérie Toranian © LAURENT BENHAMOU/SIPA Numéro de reportage : 00755326_000051

La directrice de la Revue des Deux Mondes publie l’Arménie, du sang sur nos mains (Le Cerf)


Des combats ont repris (en fait, ils n’ont jamais vraiment cessé) entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, dans l’enclave (historiquement arménienne, on ne le redira jamais assez, mais octroyée par Staline à la république socialiste d’Azerbaïdjan) du Haut-Karabakh. Il a fallu la médiation des Russes pour ramener le silence des armes — en attendant le prochain lâcher de drones turcs, parfois fabriqués en Israël, sur des cibles militaires ou civiles. 

Les Turcs n’ont sans doute pas assez tué d’Arméniens — 1,5 million quand même — en 1915-1916 — et au-delà, parce que l’arrivée au pouvoir de Mustapha Kemal n’a rien changé à l’épuration ethnique commencée sous le pacha. La fin de la Première guerre mondiale n’a en rien amélioré le destin des chrétiens enfermés derrière des montagnes assez hautes pour faire paravent aux exactions turques : le Traité de Sèvres a été signé par les États vainqueurs sur le dos des Arméniens, pourtant présents à côté des Alliés pendant le conflit. Comme le dit fort bien Valérie Toranian dans l’Arménie, du sang sur nos mains, « la question arménienne se règle toujours par l’épée ».

Une guerre larvée qui n’est pas terminée

L’Europe a été remarquablement silencieuse durant les affrontements de l’année dernière, et la guerre larvée des derniers mois. Une déclaration vertueuse du Conseil de l’Europe ne vaut rien face à des Turcs qui ne respectent que la force. « Ce n’est plus seulement la région du Haut-Karabakh qui est la cible des appétits turco-azéris. C’est l’Arménie elle-même. » 

Un silence sagement réprobateur qui ne mange pas de pain. Et qui choque d’autant plus que les survivants du génocide de 1916 sont venus en foule en France, et s’y sont intégrés au mieux. Marseille, ville largement arménienne (on se souvient des films d’Henri Verneuil, Mayrig et 588 rue Paradis, qui racontent l’enfance du réalisateur — de son vrai nom Achod Malakian) a magnifiquement profité du travail et de l’industrie de ces immigrants que personne, à l’époque, n’a pensé rejeter à l’eau, même si l’intégration n’a pas toujours été rose.

Si l’Histoire vous ennuie, parce qu’elle est irréfutable, vous pouvez toujours passer par la fiction. Un roman particulièrement sanglant et efficace, l’Oiseau bleu d’Erzeroum, de Ian Manook (Patrick Manoukian de son vrai nom) sorti en avril dernier, décrit avec un luxe de détails le sort que les Turcs et leurs auxiliaires kurdes — ces braves gens qui se massent aujourd’hui à la frontière biélorusse — ont fait subir aux Arméniens en 1915-1916. Dès les premières pages, quelques « supplétifs » de l’armée turque se livrent à une partie de bouzkachi (si vous n’avez pas vu jouer les Cavaliers de John Frankenheimer, si vous n’avez pas lu le roman de Kessel qui l’inspira, je ne peux rien pour vous) en se disputant une petite Arménienne vivante — en lieu et place de la chèvre rituelle de ce divertissement féroce. Ils finissent par tenter de la fendre en deux au sabre, avant de la jeter, encore vivante, dans les flammes de son foyer incendié. Au moins, elle n’a pas été violée…

Destins fracassés

Ce que le livre, qui se déroule sur une durée d’une vingtaine d’années, raconte merveilleusement, outre les stratégies de survie d’orphelines mises en esclavage et finalement expédiées en France, où elles font souche, c’est la volonté d’adaptation et d’intégration de ces réfugiés arméniens — ne serait-ce qu’en apprenant très vite le français. Faut-il rappeler que les 22 combattants des FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans- Main d’Œuvre Immigrée) exécutés le 21 février 1944 au Mont-Valérien par les Allemands (la seule femme du groupe, Olga Bancic, fut décapitée trois mois plus tard à Stuttgart) étaient commandés par Missak Manouchian, né à Hısn-ı Mansur dans l’Empire ottoman, qui comme les deux petites héroïnes de Manook transita par un orphelinat libanais avant de se réfugier en France en 1925 ? 

Le roman est exemplaire de ces destins fracassés et renaissant sans cesse de leurs cendres. Ce sont ces survivants du désastre que l’Europe, et la France en particulier, n’honorent guère, en se taisant, au nom d’intérêts « supérieurs » — en clair, ceux de l’Allemagne qui héberge bien plus de Turcs que d’Arméniens… Ce sont leurs descendants restés dans leurs montagnes qu’elle laisse massacrer, fournissant à Poutine l’occasion de se poser en médiateur : on applaudit très fort les diplomates français qui se taisent.

Les galipettes des diplomates

Valérie Toranian, qui dirige avec talent la Revue des deux mondes, explique fort bien comment le maître du Kremlin poursuit la même politique ambivalente que ses prédécesseurs. Et comment l’Azerbaïdjan a « distribué à la pelle des boîtes de beluga aux politiques et aux décideurs » — sans compter « tapis de valeur, bijoux en or, matériels high-tech et séjours, voire escorts de luxe ». Ah, les Arméniens n’ont pas pensé aux galipettes des diplomates — funeste erreur…

Il est temps de réévaluer notre politique face au sultan d’Ankara. Les Turcs ne connaissent que la force, et jouent habilement de leur statut de membre de l’OTAN. « Erdogan ne se contente pas d’agresser la Grèce, Chypre, le Levant, le Caucase. Il déstabilise la France. En instrumentalisant la communauté turque. En agitant le réseau des Frères Musulmans. En encourageant le séparatisme parce que l’assimilation est selon lui un « crime ». En dénonçant l’islamophobie d’Etat. » Il est temps de savoir quels, sont nos vrais amis, qui le furent de tout temps. Et quels sont nos ennemis. Temps aussi de comprendre que c’est par l’assimilation des « communautés » d’origine étrangère que nous recoudrons une nation en train de s’effilocher — pas en laissant l’islam le plus rétrograde devenir, de fait, une religion d’État dans les « quartiers ».


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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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