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Sous le ruissellement des marchandises, la fragilisation salariale

Les politiques économiques actuelles dévalorisent la valeur travail

Sous le ruissellement des marchandises, la fragilisation salariale
Elisabeth Borne et Jean Castex visitent l'usine de Sulky, Chateaubourg (35), février 2021 © MATHIEU PATTIER/SIPA Numéro de reportage : 01003351_000014

La gestion politique de la pandémie et des diverses mesures prises récemment en faveur des revenus des ménages, semble marquer une dissociation de plus en plus grande entre ce que gagnent les agents au titre de leur travail et ce qu’ils perçoivent réellement.


Avec cette impression générale que ce qu’on appelle le coût de la vie est partiellement pris en charge par l’Etat. Plus simplement encore, les agents auraient de moins en moins besoin de travailler pour vivre.

Au-delà des mécanismes de la sécurité sociale qui reposent essentiellement sur le travail, il y aurait un Etat bienveillant qui assurerait des rémunérations hors travail. C’est le sens qu’il faut donner à la rémunération du chômage de confinement, à l’ancienne prime pour l’emploi souvent revalorisée, à la prime d’activité régulièrement revalorisée, à l’indemnité d’inflation, etc. En se cantonnant aux rémunérations les plus proches du Smic, et hors politique sociale directe, c’est aujourd’hui entre 15 et 20% des revenus qui, normalement  rattachés à l’emploi, sont aujourd’hui supportés par l’Etat.

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Le salaire est un coût mais aussi un débouché

N’abordons pas ici les grandes théories macroéconomiques et contentons-nous du simple bon sens. Dans un capitalisme classique, l’argent des salariés  – directement ou indirectement perçu – provient tout entier du collectif entreprises. Globalement, cet argent est un revenu correspondant à ce qu’on appelle un coût de la vie, lequel est socialement et historiquement déterminé. Ce dernier aspect est important car le salaire « coût de la vie » est chargé de valeur individuelle et sociale considérable : il est contrepartie d’un travail dont le titulaire est fier, et preuve d’une insertion de l’individu dans la société. Mais cet argent qui est un coût pour les entreprises devient simultanément un chiffre d’affaires pour ces mêmes entreprises. Globalement, le salaire est un coût mais aussi un débouché de même montant. Bien sûr existe une épargne mais celle-ci se trouve sur des actifs bancaires, immobiliers ou financiers qui, logiquement, en longue période, vont alimenter l’économie réelle, donc les entreprises.

La production nationale ne fait que s’étioler et laisse une place croissante à des entreprises étrangères qui raflent la mise

Le fait qu’une partie du coût de la vie soit désormais prise en charge directement par l’Etat, et ce en dehors des contraintes du travail, entraîne mécaniquement une hausse de la rentabilité des entreprises à la seule condition que cette prise en charge ne relève pas d’un impôt nouveau censé la couvrir. Dans ce cas, les entreprises ne supportent plus que partiellement le coût du travail mais sont censées percevoir sa contrepartie sous forme de chiffre d’affaires. Mieux, et c’est le cas du chômage de confinement, au-delà du maintien du cadre juridique, elles n’emploient plus réellement, les salariés qui cessent de produire, alors même que le chiffre d’affaires global se maintient. Cette contradiction se lève bien sûr par le canal des importations : le chiffre d’affaires devient celui d’entreprises étrangères. Le pays produit moins mais les revenus étant maintenus, l’écart est comblé par un supplément d’importations. Empiriquement, l’espace de circulation de la valeur reste inchangé (les échanges sont importants), tandis que celui de la production s’étiole.

Un cadeau empoisonné de plus aux entreprises nationales

D’où déjà des conclusions partielles concernant cette politique nouvelle : cadeau empoisonné fait aux entreprises nationales qui ne sont pas incitées à élever la productivité et peuvent parfois s’assoupir sur des logiques rentières ; cadeau réel fait aux entreprises du reste du monde qui peuvent plus facilement exporter vers la France (déficit français de plus de 85 milliards d’euros pour 2021). Cadeau empoisonné fait aux salariés qui, peu encouragés à la recherche d’emplois de meilleure qualité, constatent tristement que leur travail n’est pas reconnu correctement par leur employeur. De quoi les éloigner de toutes les valeurs symboliques rattachées au travail. Circonstance aggravée avec parfois l’ajout d’un télétravail aux propriétés potentiellement désocialisantes.

Mais aussi une conclusion plus globale : A partir du moment où une partie du coût de la vie est pris en charge par un Etat qui monétise sa dette avec la complicité d’une banque centrale qui garantit des taux négatifs, la ronde de la circulation générale des marchandises n’est en aucune façon entamée et d’une certaine façon « tout va bien ». Cette circulation est même accélérée par nombre de start-up spécialisées dans les seuls gains à l’échange. Les entreprises, mêmes les plus douteuses ne se portent pas mal et peuvent faire face à leurs engagements financiers (peu de dépôts de bilan). Les banques ne craignent rien car l’Etat garantissant les débouchés, et la banque centrale garantissant des prêts colossaux à taux négatifs (plusieurs centaines de milliards d’euros à -0,1%), les échéances concernant leurs engagements sont couvertes. Les financiers sont eux-mêmes rassurés par des actifs dont les cours peuvent monter jusqu’au ciel et sont en permanence gonflés par un excès de liquidité créé par la banque centrale soucieuse de ne pas gêner la politique économique…. et de  ne pas voir l’édifice financier s’effondrer…

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Globalement, les intérêts privés sont bien garantis. Mêmes les salariés pauvres peuvent avoir le sentiment qu’ils ne sont pas oubliés alors qu’ils notent par ailleurs que le travail insuffisamment rémunéré leur fait toucher du doigt qu’ils ne sont pas reconnus. D’où l’affaissement de ce qu’on appelait la loyauté vis-à-vis de l’entreprise, le manque d’implication et la recherche d’un ailleurs davantage porteur de valeurs. Dans cette affaire, si les intérêts privés sont relativement protégés, le pays, lui, continue de s’effondrer : la production nationale ne fait que s’étioler et laisse une place croissante à des entreprises étrangères qui raflent la mise. Un effet d’aubaine qui provient directement de l’extérieur sous la forme d’importations massives, mais aussi de l’intérieur sous la forme d’investissements directs attirés par l’aisance apparente du pays – investissements qui vont être vécus comme victoire d’une politique économique : la France est devenue attractive !

De quoi faciliter la vie de tous les marchands de programmes politiques qui, dans un complet brouillard, seront avec une belle assurance fiers de révéler leur complète ignorance de la réalité.


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Universitaire et conseiller ayant succesivement travaillé sur le Développement, l'économie pétrolière, et l'économie publique, il travaille maintenant sur l'ensemble des questions liées à la crise.

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